silent weapons for quiet wars

chronique · 24 novembre 2012 · Hip-Hop / Rap

Kimto Vasquez

L'océan

par Loïc

Kimto Vasquez est un vieux de la vieille. Un ancien, un authentique. Derrière ses 37 ans, c'est près de 20 ans de carrière, des collaborations cultes, et quelques classiques avec le groupe Less du Neuf. Sa voix a marqué toute un pan d'auditeurs du rap français. Après 6 années d'absence et la dissolution du groupe qui l'a vu naître, il revient, armé d'un premier album solo que certains considèrent déjà comme celui de la maturité et de l'âge adulte, malgré sa sortie toute discrète.

Né en 1975 au France, Kimto retorune au Portugal (pays de ses origines) puis revient en 1986 pour s'installer en France, dans le quartier de Val Fleury, Meudon, dans les Hauts-de-Seine (92). Il y découvre la culture hip-hop au même moment, à travers les cassettes estampillées Radio Nova, l'émission Rapline, et les premiers MC's français. Le rap, il ne s'est pas suffi de le connaître, il l'a vécu. S'il commence à écrire ses premières phases dès le début des années 90, c'est entre 94 et 95 qu'il fonde, avec son ami d'enfance Jeap12 et le DJ Ol'Tenzano, le groupe Less du Neuf (ou Less du 9). Le nom est une contraction de L'essence du Neuf-Deux.

De là commence une grande histoire de réussite : diverses apparitions sur des maxis, un featuring mythique avec la FF, un morceau en compagnie de Zoxea sur une compil de Beat 2 Boul, et puis, en 2001 enfin, un premier album, Le temps d'une vie, qui confirme tout leur talent. Celui-ci comporte son lot de classiques, et permet au groupe de s'installer confortablement dans la scène underground du rap français grâce à des lyrics atypiques, sans concession ni démagogie, très sincères, un zeste d'humour noir et une empreinte sonore singulière. Ils s'y placent en représentant du "rap de fils d'immigrés", au côté d'artistes comme La Rumeur ou Casey, avec qui ils collaborent même une ou deux fois. Mais, jamais les gars de Less du Neuf ne parviendront à dépasser ce milieu d'initiés, ni ne serai-ce qu'à suivre les chemins des deux précédemment cités. A tel point que cet album matérialisera en définitive le summum de leur carrière, sans qu'en aucun cas ils ne retrouvent une telle place par la suite. Dès 2002 apparait le projet d'un deuxième album. Il ne sortira finalement qu'en 2005, peu après une compilation retraçant le parcours décennal du groupe, 95-2005 Sur le terrain. Nommé Tant qu'il en est temps, il montre déjà quelques faiblesses, en se révélant beaucoup plus inégal que le premier. En 2006, le groupe prépare son troisième et dernier album. Pendant l'enregistrement, Kimto se barre. Coup de gueule ? Définitif en tout cas. Il ne s'amusait plus. Et il souhaitait se consacrer à sa famille. L'album sortira finalement en 2008, passe complètement à la trappe, et ne laisse pas grande trace. Pas facile, non plus, de se faire entendre avec autant d'imprévus : tournée pour représenter le disque sur scène inexistante, fin de l'enregistrement galère, une promo très faible assurée par un seul membre du groupe (Jeap12)...

Depuis 2006, Kimto n'a presque pas donné de nouvelles. En 2010, il répond à une interview sur un blog portugais. On y apprend plusieurs choses : " j'ai fait un break, j'ai écrit une espèce bouquin durant ce break qui sera peut-être un jour édité mais rien n'est moins sûr, j'ai pécho un sampleur et un synthé, appris à m'en servir, j'ai posé quelques fois quand les mecs arrivaient à me motiver, j'ai le nécessaire pour maquetter quand l'envie me prend, et ces derniers temps l'envie est dans le coin alors j'en profite ... je fais en sorte de garder du temps pour ça, ça m'amuse encore. Donc il y a des chances pour que je fasse au moins un petit solo, l'idée me botte mais j'attends d'avoir assez de morceaux qui me plaisent pour pouvoir te l'affirmer sérieusement."

  1. Kimto Vasquez ouvre sa page Facebook officielle. Là, les choses s'accélèrent : premiers extraits, présentation du projet de financement du pressage des exemplaires des CDs sur Ulule, et puis, fin Octobre enfin, la sortie de l'album. Intitulé L’océan, ce dernier, complètement solo (aucun featuring à l'horizon), est le résultat d'une longue période où l'artiste a fait le point sur sa situation. Sur fond d’introspection, de longue réflexion, il veut nous y montrer qu'il a grandi, sur fond de bilan personnel. Le premier titre, Force d'un rap fragile, commence par le sample d'une voix de petite fille : Papa fais péter la zik ! , auquel le rappeur réponds un décidé : D'accord chérie. A présent, Kimto est père de famille. Puis, au fil de ce premier morceau qui se donne pour mission de définir son rap, on perçoit discrètement les grandes lignes qui vont structurer l'album. Celui-ci signe bien la fin d'une époque, le chapitre est fini et les pages se tournent. C'est un recueil mais aussi une libération, qui va lui permettre de signer la fin d'un deuil, d'enterrer des frustrations, en bref, il repart à zéro. Le CD se présente en effet comme un véritable examen personnel, sur la carrière de l'artiste, le monde, et plein de petites choses. Cet examen se révèle plein de questionnements et de frustrations. Des questions, il s'en pose dès ce premier morceau : " Est-ce Dieu ? Est-ce le diable ? Vouloir chanter l'inoxydable, est-ce changer ? Est-ce se renier ? Est-ce pire de se prendre à chercher ? Vouloir dire juste et pas juste dire... ". Son regard sur le monde, complètement désabusé, sera parsemé d'interrogations.

Toute la trame de l'album s'axe autours de ce regard. Matins ordinaires et Brave sont deux morceaux dressant les portraits de personnes banales de nos sociétés, si cruelles, injustes et immondes. Dans le premier des deux morceaux, on suit le quotidien d'un manutentionnaire rassasié, dégoutté et dépressif, comme un hommage sombre et pessimiste aux prolétaires des temps modernes, oubliés comme s'ils avaient disparus ; tandis que dans le second, Kimto dessine la figure du « Brave », cet homme qui se tue à petit feu, connaît la déprime et lutte contre elle chaque jour mais n'est pas une victime et assume son parcours.

Les questionnements, eux, prennent tout particulièrement forme dans les pistes les plus personnelles, les plus introspectives, où le rappeur fait acte d'un certain recul. Mis à part le premier titre, c'est dans Tant que je respire et Comprendrais-je un jour que l'on retrouve principalement cette facette de l'auteur. Il s'y remet en cause, questionne le monde, et revient sur son histoire de manière assez analytique et intime. Et ces réflexes-là sont des symptômes qui subsisteront et marqueront l'auditeur tout au fil de l'album : Kimto s’interroge sur tout et rien, sur l'amour, la passion, sur ses erreurs, la liberté, tout en remettant en question son parcours, en faisant le bilan de sa crise de la trentaine. Tout cela se révèle d'autant plus passionnant que le rappeur parvient à donner à ses mots une certaine poésie, un lyrisme romantique très imagé agréablement bienvenu.

Dans L'Océan, Kimto raconte la mer, celle qui, au début, offre un sentiment de liberté, mais, bien vite, va faire place à l'usure, au désespoir, tant ses flots, infinis, offrent de quoi se perdre. A travers ce discours faisant appel à de multiples illustrations et s'axant autours de la Santa Maria (un des trois navires faisant partie de l'expédition de Christophe Colomb), on peut aussi voir une certaine allégorie de l'accès brumeux aux idéaux, un constat désabusé sur la politique et le sens du monde. La piste suivante, Ami des anges, propose de se plonger dans une vision euphorique de la vie de Kimto. Il y disserte gentiment sur la valeur de l'existence, le rapport avec le passé, le tout armé d'un vocabulaire poétique très spirituel. Dans une moindre mesure, Ton satellite, merveilleux titre adressé à son fils, à l'instru évasive et stratosphérique, nous offre aussi quelques parenthèses poétiques d'un acabit remarquable. Touchant.

Mais ce qui frappe, étonne même, et se place d'ailleurs plutôt en décalage avec cette posture d'adulte et de personne mature que tient le rappeur durant une bonne partie de l'album, c'est quand il s'engage clairement, quand il dénonce en puissance. Car, comme il le dit dans le premier morceau, Kimto dispose d’un attachement à la dissidence. Dès que c'est le cas, il fait tout pour se placer en marge de la jeunesse éternelle, du quota institutionnel, de la France rebelle, donneuse de leçons, sans aucune force de proposition et du rap caviar et son p'tit esprit de contradiction. Le problème, c'est que c'est parfois très grossier, comme sur Tonton du café du commerce, la 3ème piste. Dans cette dernière, il se plaît à dénoncer d'une manière assez manichéenne les francs-maçons, le rapport qu'à entretenu la France avec la laïcité, les déficits de liberté d'expression qui ne proposent pas au professeur Faurisson des plateaux TV. Les anti racistes, qui sont cons et tristes, et tout un tas d'arguments directement issues de la galaxie Soral. On y apprend aussi que, aux vues d'la politique d'aujourd'hui, Jean Marie est juste un honnête homme, un patriote, bah oui. Les gauchistes sont des capitalistes qui ne le savent même pas, et, quand il cite Céline, c'est pour son Bagatelle pour un massacre. Tout ça dans une même chanson ne peut former qu'un mélange repoussant rouge-brun à mille lieux de ses opinions et ressentis du temps de Less du Neuf, sur l'immigration, la condition de vie des banlieusards, le questionnement identitaire, la Françafrique, etc. Ainsi, tout l'engagement pro-palestinien du monsieur prend une allure plus ou moins détestable quand il se voit superposé à ce genre de protestations là, et la peur d’y voir un amalgame rapprochant sioniste et juif se fait sentir. Ces thématiques ne sont pas sans rappeler les postures réactionnaires d'un Mysa ou les élucubrations toutes récentes d'un El Matador. Certes, Mysa sait être intéressant et, artistiquement parlant, a de grandes qualités. Certes, c'est quand même bien plus fin que le crachat verbal de Matador. Mais, en plus d'être bancal, ça laisse un mauvais arrière-goût. Bien entendu, cela ne tient qu'à de pures questions politiques, et, si vos convictions se trouvent du côté d'Egalité & Réconciliation, vous ne pourrez que vous montrer heureux. Mais, quand au contraire on rejette profondément ces idéaux-là, et que l'on retrouve un rappeur que l'on a apprécié durant plus de 10 ans avec Less du Neuf, que l'on apprécie d’ailleurs encore aujourd'hui, faire sa promo chez Soral, ça fout les glandes. Une évolution idéologique qui témoigne de sa situation fatiguée, lassée, mais qui pourra en déstabiliser plus d'un.

Côté instrumental, l'album réjouit. Comme le dit très justement Kimto dans la première piste, plusieurs genres et influences sont ici représentés : la soul, le blues, le fado, le rock'n roll sont là pour sortir ce putain de rap du formol . Mais là où le projet frappe fort, c'est que l'empreinte musicale, le teint des instrumentales, aussi variés soient-ils, forment un tout très cohérent et assez singulier. Les quelques beatmakers, Luisinho, Ben Bridgen, et Kimto lui-même, réussissent à unir leur travail autour d'une certaine marque de fabrique qui donne lieu à une homogénéité remarquable. De surcroît, les beats s'adaptent parfaitement aux différents discours. Parfois assez rugueux, avec des samples de guitares et des kicks très denses, cela colle avec la voix grave et posée de Kimto, son flow vif et maîtrisé, lucide et décisif, dans les morceaux désabusés ou engagés. Quand, au contraire, le rappeur étale plus sa poésie (Ami des Anges), se questionne à travers des introversions (Tant que je respire ; Comprendrais-je un jour), ou adresse un morceau à son fils (Ton Satellite), les samples savent se faire plus léger, avec des influences plus variés, de la flûte, un piano jazzy, et des accords enjoués, le tout sans faire ni dans la surenchère ni dans le superficiel. En supplément, les variations proposées collent de manière totalement synchronisées à la structure des textes. Sur la forme, c'est donc un ensemble très travaillé, harmonieux et logique, que nous propose l'artiste, bien loin de ce à quoi on aurait pu s'attendre en se sachant face à un "recueil" construit sur plusieurs années. Et ça fait du bien.

Le dernier titre, le onzième, s'impose comme un parfait condensé de tout ce qui caractérise l'album. Et c'est là que l'on saisit enfin la grande maîtrise du projet. Différents questionnements à travers la suite d'interrogations qui reviennent au fil de la chanson ; revendications instables entre blâme du patronat qui joue aux parties fines, aux parties de dumping, stigmatisation des p 'tites gens et critique des antifas ; un instrumental qui monte en puissance à coup d'effets grandiloquents, très propice aux envolées lyriques du rappeur, etc. En bref, tout ce qui fait l'album, tout ce qui le traverse, se retrouve dans ce dernier titre, dans lequel Kimto s'interroge définitivement sur notre société et ses travers, tout en mettant aux services ses accents poétiques, métaphoriques et romanesques, qui prennent même ici une tournure très religieuse en un certain sens. Ce témoignage désabusé de notre monde s'éteint, tandis que le violon, très théâtral, se fond dans le silence et met fin à un album décidément attachant, touchant, et fascinant, qui dissimule de très grands moments de rap.

Kimto est un artiste singulier, qui se livre ici entièrement à nous, dans sa plus grande intimité. Avec tous les défauts et les bancalités que cela implique. Par exemple, l'exigence due aux paroles parfois engagées d'un côté que l'on peut ne pas apprécier pourra gêner. C'est un homme que la vie a fatigué, mais qui veut continuer à profiter du temps restant. Cela se sent, l’album est d’ailleurs rempli d’émotion. Globalement, ce dernier se montre emballant, bien travaillé musicalement, et atteste d'une évolution réelle du rappeur. Il s'y met à nu, et le résultat est très personnel, tout en restant heureusement complètement accessible grâce à son talent, sa qualité d'écriture, sa sincérité, et à la finition variée des instrus. Un retour qui ne déçoit donc pas, malgré les quelques mauvaises surprises qu'il a à offrir. Le projet ne fera sûrement pas date à cause de quelques tracks restant assez anecdotiques, mais qu’importe. Reste à espérer que Soral et ses amis ne seront pas les seuls à le vanter.

Loïc

Brasser la merde

8 commentaires

  1. MoOp

    Kimto Vasquez toujours aussi bon !

  2. nadir

    Vive Soral et Kimto Vasquez ! ;)

  3. aL

    Je vois que la vérité dérange encore... De plus en plus d'artistes ouvrent les yeux et c'est tant mieux.

  4. Sinok

    Moi j'aime bien Soral et la musique de Kimto Vasquez est beaucoup plus intéressante que la merde commerciale d'un Booba ou d'un Lafouine

  5. Santoni

    Il est fatigué, oui! de se voiler la face...

  6. machete

    Apres goldofaf et mysa dans le delire fondamentaliste un autre rappeur néo faf ! Pourquoi se priver quand on a plus aucune imagination alors que soral vous fournit des phrases formatés par 100 ans d'histoire de l’extrême droite la plus dégueulasse mais avec un coté rebelle, toutes faites a copié directement et qu'en plus tu gagne une horde de mouton capable de soutenir n'importe quoi sans se poser de question pour te faire la promo de ton skeud. Comme aux USA le conspirationniste devient un buisness pour personnalités en perdition. Et le pire c'est qu'ils vont tours répondre la même chose " tu es formaté par la bien pensance , ouvre les yeux tu es manipulé, mondialiste sioniste etc" Hé oué on vous connais les gars qu'on a comme formation politique et historique que des vidéos de personnalité d’extrême droite sur youtube on peu pas avoir l'originalité avec ...

  7. kshatriya

    @machete

    Mais tu sais, si il n'y aurais rien de factuel dans les faits dénoncés par cette "extrême droite dégueulasse", et que les gens comme toi seraient au fait des problèmes de société, s'y concentreraient, en sortiraient des analyses en utilisant un minimum de culture générale... peut-être alors alors que l'infâme du corporatisme et du néo-fascisme que tu détestes tant, ferait moins de partisans... Le problème vois-tu, c'est qu'il n'y a qu'une seule chose qu'un pouvoir ne peut pas financer (monarchie, démocratie, dictature...), et qu'un seul contre pouvoir qu'une démocratie ne peut pas supporter, c'est leurs mise en danger...

    Le libéralisme n'est qu'une formidable illusion... c'est l'autorité spirituel de notre petit monde démocratique.... une liberté peut-être, a quel prix ?

    Quand la cnt cesseront de perdre leurs temps, et me parleront des reseaux, des prisonniers politiques comme verlosem, alors je cesserai d'écouter les "facistes " et quand il le feront, instantanément ils deviendront d'immonde facistes dégueulasse....

  8. d...

    je trouve ça bien que Vasquez ose " Tonton du café du commerce " sa permet aux moins frileux de " réfléchir " plutôt que de rester dans le confort lobotomisant de la pensée unique .

    bye

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