silent weapons for quiet wars

Pochette de Reloaded

chronique · 16 novembre 2012 · Hip-Hop / Rap

Roc Marciano

Reloaded

On le dit bien souvent, les discours politiques recrachent toujours la même merde et, depuis des décennies, les diagnostics sont interchangeables et les problèmes ne bougent pas : insécurité, précarité, chômage. Quelque part, il n’est pas illogique que, dans l’expression du malaise ou de la colère des concernés, il y ait aussi quelque chose de figé et d’incessant.

par Julien Lafond-Laumond

Il ne faut pas l’oublier, une des vocations premières du rap est de contester, de faire entendre les oubliés, les marginalisés. Et l’art du hip-hop est au départ une mise en forme libératrice de cette prise de parole. Aujourd’hui, qui en est encore-là ? Ça fait bien longtemps que la plupart des rappeurs sont des nantis qui monétisent leur ascension sociale. Mieux vaut encore ceux qui n’en sont strictement plus là, chacun dans leur genre les Booba, les Lil B ou les Kanye West. Parce que la grande majorité les autres sont des putes qui, de leur abri doré, se font l’écho d’un monde qu’ils instrumentalisent pour leur stricte gloire personnelle.

Mais, en plus de cette perversion consubstantielle au succès MTV, il y aussi, d’un autre côté, l’embourgeoisement du genre. Faut pas se leurrer, le hip-hop est voué au même destin que le jazz ; petit à petit il se blanchit, se dépolitise et se technicise. C’est pas du tout un problème, il y a plein de choses à y gagner, n’empêche, le rap tel qu’il s’est inscrit comme mouvement contestataire est à l’agonie. Et cela fait du bien quand, quelques fois, on retrouve cette fraîcheur rebelle qui a tant animé le tournant des années 90.

Reloaded, deuxième album solo de Roc Marciano (nouvel onglet), est le disque de rap le plus authentique et le plus digne que j’ai entendu depuis Marcberg, du même gars il y a deux ans. Ce n’est donc pas un petit coup de cœur passager, un geste de bonne conscience qu’on balance pour faire genre. Marciano est un vrai boss, qui perpétue la grande tradition East Coast et n’est pas prêt de lui faire outrage.

Enfin on entend un disque de rap où il y a des coups de feu et des femmes en pleurs et où l’on ne se dit pas : « c’est du théâtre », « c’est le décor d’un bon divertissement ». Le type n’est pas un gangster, il n’a pas de style, pas de gimmicks, il n’a pas non plus d’anecdotes sordides à faire courir de dossier de presse en dossier de presse. Marciano est un rappeur moyen, pas vraiment underground et encore moins une star, assez distant dans ses textes et certainement pas intellectuel ou moraliste. Il est coincé de partout, constamment entre deux style, entre deux vies – ce qui en fait le coeur de son dilemme existentiel. Il parle de New York, des circuits de drogues et de meufs, des règlements de compte et des voitures de luxe, mais toujours du point de vue d’un type qui hésite, attiré d’un côté et dégoûté de l’autre. Il parle depuis un point de bascule où tout est possible à tout instant, le meilleur comme le pire.

Son rap prend aux tripes. Son flow pue la nécessité. Ses textes sont noirs, vicieux et malins. Derrière la petite lunette de son histoire personnelle, il décrit le choc des classes, la mondialisation qui s’installe chez lui, l’incapacité de sa génération à faire honneur aux anciens. Des thèmes sociaux, traités sans hauteur et avec la juste distance artistique d’un grand storyteller.

Marciano ne s’embarrasse musicalement d’aucun artifice, il n’invite que les proches sur son disque et s’occupe des instrus presque tout seul. Et quand il collabore, les noms en tête de liste lui font honneur : Q-Tip, Pete Rock, The Alchemist etc. Reloaded ne contient évidemment aucun refrain mélodique, aucune beat club-friendly, c’est tout pour la rue, tout pour le hip-hop jazzy et crasseux des premiers Wu Tang ou Mobb Deep. Et il y a de fait dans ce second album un potentiel immersif dingue. Tout comme Marcberg, Reloaded est hyper narratif et cinématographique, les ambiances y sont feutrées, mélancoliques et en même temps crâneuses ; il y a une adéquation profonde entre le fond du disque et sa forme. Tout coule, tout est d’une cohérence qu’on a rarement entendue dans le genre.

Au final, Marciano est grand du fait d’être presque moyen : il s’en faut de peu pour que ses tracks soient simplement old-school et le gars est toujours à deux doigts d’être passe-partout. Mais c’est le sublime de son oeuvre : arriver à réenchanter des procédés connus depuis vingt ans, arriver à sortir du lot en reprenant les thèmes usés par tellement d’autres. Il est à part, joyau improbable accoudé à la grande banalité. Et si l’on remet à plat toute l’histoire de l’Est Coast, sans préférence chronologique, Reloaded pourrait bien être parmi les plus grands disques que le rap New-Yorkais ait produit. Rien que ça.

Julien Lafond-Laumond

Brasser la merde

6 commentaires

  1. julienl

    Stream intégral ici : http://www.xclusiveszone.net/2012/11/roc-marciano-reloaded-album-stream/

  2. SEN

    Là, je dit "oui" ! Son EP "Greneberg" avait pas mal tournée sur ma platine quand il est sortie, je vais donc m'empresser d'écouter son nouveau skeud ! Bravo pour la chronique !

  3. nico

    tout à fat d'accord avec ta chronique. ce disque est grand comme l'était Macberg. je trouve pas bcp de chroniques sur l'album. faut pas passer à côté de ça !!!!

  4. SEN

    Sur le début de "20 GUNS" c'est la fin du film TCHAO PANTIN qu'on entend....

  5. shadowbox

    Je le préfère limite au Marcberg. Roc Marciano où l'art de trouver le petit sample qui défouraille (la guitare de Not Told par exemple), d'en faire une boucle hypnotique, de lâcher des lyrics de dingues, le tout pour créer une atmosphère implacable du début à la fin. Son flow est peut-être linéaire, son savoir-faire n'en est pas moins extraordinaire: un gros back in the Golden Age qui fait du bien. Agréablement surpris par la prod crasseuse à souhait de Ray West. Tuerie. PERIOD

  6. elite

    c'est énorme comme album. une tuerie album déjà classique

    ce pseudo est à toi ? entre ton ticket

    pas de compte : ton pseudo est protégé par un ticket que ton navigateur garde pour toi.

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