
chronique · 30 mai 2013 · Musiques électroniques
Ocoeur
Light As A Feather
La pensée est le labeur de l'intelligence, la rêverie en est la volupté. (Victor Hugo)
par Lexo7
Le bordelais Frank Zaragoza n'est pas complètement inconnu de ceux qui suivent l'actualité des musiques électroniques alternatives depuis un petit moment. J'ignorais pour ma part qu'il était français. Son confidentiel Les hommes ne savent pas voler de 2010 ne laissait pourtant que peu d'ambiguité sur ses origines, tout comme les incontestables influences de Gridlock et Access To Arasaka sur sa manière d'envisager les fractures et le beatwork. Si ce premier essai dressait de belles promesses, ses mélodies peut-être encore un peu trop naïves se révélaient légèrement poussives, surtout sur le plan rythmique. Mais ça c'était avant, avant qu'Ephemeral Beauty ne s'élève comme un des meilleurs titres du volume 3 de l'Emerging Organisms cher à Tympanik. On ne peut donc pas s'étonner qu'il se rapproche du label n5md, qui compte en son antre probablement pas mal de ses musiciens préférés (Proem, Mike Cadoo). Plus surprenant, mentionnons furtivement que le français expose son goût prononcé pour l'electronica candide et réforme l'orthographe dans les pages d'un webzine de son coin (qui compte dans ses rangs quelques anciens lecteurs de Chroniques Electroniques plus ou moins inspirés). Son Light As A Feather est une petite tuerie. Parions donc sans risques (avec plus d'ironie que de réelle médisance) sur le fait que sa musique survivra aisément à ses écrits.
Au pays des armes silencieuses et des guerres bruyantes, il existe encore quelques hussards qui propulsent leurs songes en musique à la lueur des balles sifflantes. L'electronica, et ce qu'il convient encore parfois de nommer IDM, souffrent depuis quelques temps d'une dérive déshumanisée, algébrique et informatique où chacun voudrait masquer de trop visibles ficelles tutorées. Certains patientent face aux pâles copies vulgaires, avant tout pour retrouver l'âme organique de naguère. Celle qui réchauffera les coeurs, et les guerres. Saluons l'effort du français comme il le mérite, puisqu'Ocoeur a allégé sa naïveté adolescente pour devenir un insolent esthète de la chimère.
Avant tout parce qu'il a su réduire le beating à l'essentiel, pour sauvegarder juste ce qu'il fallait de contraste dans une troublante et mélancolique musicalité. Parce que pour transmettre du rêve éveillé il faut parfois savoir user du palpable, certains vrais instruments (piano, violoncelle) sont intégrés aux softwares. Là où d'habitude les samples ou de vilains clicks cherchent à s'accorder une empreinte symphonique galvaudée, le français érige un canevas de l'évidence et de la simple complémentarité. Et putain, ça sonne. Sans le pathos et la mièvrerie qu'on aurait pu supposer.
Cousue de cristal et de débris de boîtes à musique, sa musique confère aux angoisses enfantines une caresse des plus maternelles. La main qui vient justement te rassurer au réveil, pour te dire que le monde est beau et mérite d'être exploré. Celle qui te rappelle que le rêve, à défaut d'être illusoire, est sans danger. Que l'éternelle et insoutenable légèreté de l'être n'est pas toujours à conjurer. Car si la vie est forcément plus belle quand elle est romancée, la plume, même si plus volatile se trouvera toujours plus habile que l'épée. Merci donc à Ocoeur d'avoir décrit ses rêves, en toute élégance et volupté.
Pour ne pas déteriorer les émotions potentielles propres à chacun, je ne cèderais pas à la description subjective d'une musique et de ce qu'elle a à transmettre par elle-même. Disons donc simplement que le beatwork est cette fois-ci extrêmement propre (et intervient un peu pour exprimer l'obscur et les zones troublées du rêve) et qu'absolument rien n'est à jeter. J'avoue avoir une petite préférence pour Resonance, Dream Pursuit (et sa cavalcade pianistique qui me rappelle vaguement quelque chose), My Love (sa pluie battante et son piano peuvent même consoler un chien qui a perdu son punk), pour la mélancolie et le sage sound design glitché de Feather (rien entendu de mieux fait dans le genre depuis les meilleures prods Boltfish) pour les vaporeuses fractures d'Astral Projection. Ce dernier titre cité, se permet même quelques invitations plus technoïdes dans les kicks (encore plus sur le tout aussi recommandable 1.11). Voilà qui ne fera peut-être pas vibrer les clubbers, mais qui se trouve être tout sauf ratée pour l'oreille ouverte et avertie.
Ne soyons pas avares en excès. Light As A Feather est pour moi le meilleur album entendu dans le genre depuis bien trop longtemps. Définitivement DIY, le français n'a eu besoin de personne pour effectuer un mix et un mastering sans le moindre accroc. Ne boudez pas votre plaisir, cet album est bien plus qu'une simple mise en bouche avant ce que tout le monde attend le 10 juin, et le tant patienté nouvel album d'Arovane, à paraître en fin d'année également du coté de chez n5md. Pire que recommandé.






Brasser la merde
24 commentaires
Barnabé
Ou comment sauver une journée merdique. Où est-ce que je peux télécharger ça légalement? (hors I tunes : je cautionne pas)
bob
Yes, excellent en effet.
lexo7
Le lien vers l'achat est comme d'hab, dans le bandeau. Fais ce que tu veux mais souviens toi que le digital c'est le mal.
moksh4
"Si ce premier essai dresssait de belles promesses."
On se dresse avec trois "S".
lexo7
Merci à toi. La réforme est corrigée. On cherche un correcteur régulier, t'es chaud ?
dude
Excellent en effet, ASIP aime aussi et fournit le stream entier de l'album pour écouter avant d'acheter http://astrangelyisolatedplace.com/2013/05/07/ocoeur-light-as-a-feather-exclusive-stream/
Barnabé
Lexo7 je suis en voie de devenir ingé son et je suis le premier à pester contre le digital. En fait j'ai l'habitude, quand c'est possible, d'acheter que des vynils. Or pour cet album pas de version vynil et je suis pas un grand fan du compact disk. D'où l'idée d'un téléchargement. Après j'admet que ma question reste conne, je m'en suis rendu compte au moment où je cliquais pour poster le commentaire : je sais pertinemment que vous postez des liens pour l'achat des albums, mais cette journée a trop comprimé mon maigre cervelet. En tout cas merci pour la chronique et la découverte.
Cornell
Putain ta chronique c'est du rêve, merci pour cette découverte
schlounga
M E R C I
jb
hello lexo
lecteur régulier depuis quelques années, je filerais bien un coup de main, si vous cherchez encore un correcteur...
discutons-en par mail si vous voulez.
jb
bobby
Kids Playing est incroyable. Le meilleur album IDM en 2013 pour l'instant.
lexo7
Pas entendu ce titre puisqu'il n'est pas présent sur la version cd. Mais je te crois.
Guigeek
Très bonne chronique et très bon album !!
Cependant j'ai l'impression qu'il y a une très légère mini faute : il me semble qu'Ephemeral Beauty apparait sur le volume 4 et non le 3 d'"Emerging Organisms". (Je m'en souviens parce qu'il y a également une track de dieu...Hecq^^)
lamuya-zimina
Merci pour la découverte ! … Il y a juste quelque chose qui me turlupine dans l'article :
*« L'electronica, et ce qu'il convient encore parfois de nommer IDM […] »*
> J'ai toujours considéré que l'IDM était un genre plutôt bien défini (le genre de musique électronique aux rythmes complexes ou inhabituels popularisée par Warp dans les années 90, avec aussi µ-Ziq et quelques autres) alors qu'« electronica » n'était qu'un mot fourre-tout pour désigner toute musique populaire plus ou moins électronique… Wikipedia semble confirmer, et sur RateYourMusic “Electronica” n'est même pas répertorié en tant que genre (contrairement à IDM).
C'est quoi pour vous l'“electronica” ?
Onésime
Je n'avais jamais rien écouté d'aussi émouvant depuis la BO d'Amélie Poulain.
xela
Superbe découverte, merci beaucoup.
Chesh.
Superbe découverte, merci !
lambdachronicles
C'est beau et plein de poésie, superbe album. Comme d'habitude j'ai acheté sur itunes parce que 1) je le téléchargerai illégalement en FLAC pour l'écouter au casque ou sur mon système de qualité 2) je veux par mon achat rémunérer l'artiste et avoir le disque sur mon baladeur sans me cogner de me déplacer de chercher ce putain de cd pour finalement rentrer et le ripper et le flanquer a la poubelle parce que j'en ai rien a ... de les revendre (ca fait 10 ans qu'on a pas vu un disque à la maison). Alors oui le numérique c'est le mal ou pas... et je crois que l'avenir du support physique me donnera raison.
Benzoy
Astral projection me hante jour et nuit...merci...
PROFESSEUR DE MUSIQUE
Loin de moi l'idée de chier à la gueule d'une musique indépendante et intègre mais force est de constater ici un propos musical vieillot, déjà rongé jusqu'à l'os durant presque une décennie ( en gros 1995 2005 ) ainsi qu'un son "joli" pour l'oreille naive mais en réalité jamais beau. Le côté mélancolique mou, bien consensus, a coup de clochettes post Philip Glass bien reloues comme on en a bouffé sur tellement de tracks déjà. Les glitches de beat bavards, qui donnent la sensation d'un tricotage, dont la fonction serait de faire passer le temps. On sent le savoir faire. Le tout me donne une certaine sensation d'apolitisme mou. Cordialement.
Auditeur Anonyme A
Très joliment fait...mais en effet...pas l'ombre d'un soupçon d'embryon d'originalité...laborieux...dommage
Parallelism
Je ne comprends pas un truc, c'est comment lexo7 peut appeler moderat II du "chantage affectif" lorsqu'il encense ocoeur. Light as a feather me semble bien plus "eau de rose" et dégoulinant que II ...
lexo7
Je dis ça je dis rien mais je pense avoir un élément de réponse : C'est sans doute parce que Lexo7 (un mec que je connais, c'est un con imbuvable) n'a pas écrit la chronique du Moderat.
Parallelism
Arf sorry j'ai cru. Pas fais gaffe! my bad! :)
Du coup une nouvelle question se pose... lexo7 a-il aimé Moderat? ^^
la suite, depuis 2026