silent weapons for quiet wars

Pochette de False Idols

chronique · 11 juin 2013 · Musiques électroniques

Tricky

False Idols

par Lexo7

Légitime légende d'un genre qui ne veut pas mourir (qu'on ne veut pas laisser crever serait plus juste), Adrian Thaws est avant tout connu pour avoir été membre de Massive Attack. Les débuts de son projet Tricky sont à mon sens pourtant à placer au moins au même niveau. Si son excellent et premier album Maxinquaye est souvent cité en exemple, son suivant, lui aussi signé sur le Island cher au toujours très honnête Chris Blackwell, est à mon avis autrement plus captivant, même si moins empreint de cette tension sexuelle militante. Parce que Pre-Millenium Tension contient deux titres certes profondément différents, mais qui illustrent à merveille toute la folie que Tricky a su transposé à son son. Trickykid et Makes Me Wanna Die sont de ces "chansons" qui hantent pour toute une vie, celles que les fans du dark angel n'écoutent que seuls ou accompagnés de celles et ceux qui sont sensés compter.

Si les chef d'oeuvres de Tricky sont indissociables des voix féminines qui l'accompagnent (Björk, Pj Harvey, Neneh Cherry, Alison Goldfrapp, Cindy Lauper...) Martina Topley-Bird est celle qui aura le plus compté. Pas seulement parce qu'elle lui aura même donné un enfant, mais surtout parce que la musique de Tricky ne sera plus jamais la même après le départ de sa muse. Son public continuera de le suivre sans mot dire jusqu'au très sous-estimé Blowback de 2001 (nan mais rien que pour Bury The Evidence quoi). Suivront ensuite des albums complètement dispensables (Vulnerable, Knowle West Boy et le pire que pourri Mixed Race) qui contiennent malgré tout à chaque fois un titre ou deux qui permettent de maintenir un tant soit peu le feu en vie. Mais qu'on le veuille ou non, la fièvre n'est plus. Tricky continue d'attirer et de découvrir des chanteuses de talent, mais ne parvient pas à leur composer les chansons torturées et lascives dont il avait le secret au début des 90's. Après l'incendiaire Costanza Francavilla (toujours chanteuse et à la tête du Zer0killed Music cher à Emmanuele de Raymondi), c'est Francesca Belmont et son filet de voix "labellisé Jane Birkin" qui l'accompagne sur scène depuis 2009. Ceux qui ont déjà vu Tricky en concert savent que la qualité de ses prestations est parfois liée à la pureté de la skunk disponible dans les loges. Une chance sur deux pour que ce soit exceptionnel, ou tout pourri. Bref, même si la légende de Tricky est définitivement derrière lui (ne surtout pas oublier sa superbe participation à l'enfumé projet des Baby Namboos en 1999), certains attendent le retour d'un album qui raviverait la fièvre d'antan. False Idols est annoncé comme tel... par Tricky lui-même.

Tricky a aujourd'hui 45 piges. Mal inspirés sont ceux qui avancent que le kid de Bristol s'est assagi. Les griffes du tigre son toujours acérées, même quand il est endormi. Pourtant, on ne peut que constater les progrès qu'il a fait en matière de communication. Celui qui chantait dos au public et qui entretenait des rapport compliqués avec les femmes, la presse, sa propre foi et même ses fans les plus fidèles, est aujourd'hui capable d'arrondir les angles et d'assurer ainsi à son False Idols (album et label) un accueil peut-être un peu moins crispé que par le passé. Il est souriant, porte des costumes et avance posément que son dernier album est son meilleur. On lui pardonnerait presque de nous sortir la même tirade à chaque fois. Point de suspense insoutenable, ce nouvel opus n'arrive pas à la cheville de ses chefs d'oeuvres mais a le mérite d'être celui qui est sans doute le "mieux pensé" depuis dix ans.

Quinze titres, dont un seul dépasse les 3min 30. Des tracks courtes donc, finalement plus conçues telles des instrus ou des prods, que pour assoir de "vraies chansons". Pratique tout ça pour être diffusé en radio, et ainsi conquérir un auditoire plus large, émancipé des canons et des postures de l'underground. False Idols ne sent pas le génie mais les heures passées en studio à concocter un album qui doit et va se vendre. On retrouve donc tous les ingrédients qui ont fait de Tricky la rencontre improbable entre Lee Perry et Siouxsie and The Banshees. Ce qui a fait de ce dérivé mélodique du rap né à Bristol une musique hybride et sans attaches propres. Les restes d'une musique jamaïcaine transpercée par le sampling, une rythmique cavalière et militante et par la fièvre du rock.

On a beau écouter l'album en long, en large et en travers, Tricky y brille avant tout par son retrait vocal. Il souligne certes un couplet ou un refrain de son débit rampant comme il a toujours su bien le faire, mais il semble cette fois-ci plus épanoui sur la chaise du pur producteur malin. Et qu'on le veuille ou pas, ça vise souvent très juste, d'autant plus que les titres où il intervient le plus sont loin d'être les meilleurs. Et ça même si les instrus peuvent être qualifiées de "minimalistes" et usées par une drum box un peu trop omniprésente et des nappes résolument simples (en opposition à "simplistes").

Parlons donc tout d'abord des titres qui valent réellement le coup pour le fan de la première heure. Bonnie & Clyde fait partie de ceux là, même si Francesca Belmont a pour moi le charisme d'un gastéropode et une voix tout ce qu'il y a de plus commune, il reconnecte le Tricky d'aujourd'hui à la glorieuse sensualité de son passé. Avec ces batteries qui claquent, son aventureux melodica, ces petits accords de gratte extrêmement bien pensés et son ambiance "sexy claustro". Pas plus surprenant, la toute en tension collaboration avec le très haut perché Peter Silberman (chanteur et leader des Antlers) est elle aussi excellente avec ses saccades rocks à souhait. La plus grande surprise viendra de If Only I Knew, en compagnie de Fifi Rong, chanteuse asiatique établie à Londres. Timbre frais, mélancolie grisâtre, textures sèches et spontanéité. Rien à jeter. Et puis il y a surtout Passion Of The Christ, avec ses syncopes rythmiques, ses cuivres samplés et les déclamations mystiques, rebelles et habitées du rudie. Ce titre représente à n'en pas douter la meilleure création de Tricky depuis plus de dix ans. Ouais, rien que ça.

Et puis il y a tout le reste. Tout ce qui fait que Tricky se heurte aux barrières du revivalisme souhaité. A force de vouloir sonner comme dans le passé et de rappeler Maxinquaye ou Pre-Millenium Tension, il se perd et bascule même parfois dans la simple vulgarisation de son oeuvre. J'en veux pour preuve Somebody's Sins (morceau pourtant loin d'être mauvais) ou cette chère Francesca imite très mal Martina. Elle va même jusqu'à reprendre volontairement certaines paroles de Makes Me Wanna Die sur Nothing's Changed. Si, si des trucs ont changé. Aujourd'hui Tricky fait aussi dans le réchauffé. Citons donc aussi Hey Love et Does It, qui auraient pu être autrement meilleurs si Francesca était allée voir ailleurs. Rien que l'intégration de la voix suave de Chet Baker sur le bien nommé Valentineprouve une nouvelle voix que si elle ne sert pas à rien, elle n'apporte en tous cas pas grand chose. Et il y a aussi des titres qui font fuir. Je ne les citerais pas tous (pour ne pas accabler encore un peu plus une chanteuse qui ne m'a rien fait). Disons juste que Nothing Matters (avec Nneka et un harmonica kikoolol) passera sûrement très bien en radio mais fera juste rire les coutumiers de la musique jamaïcaïne. Chinese Interlude (avec Fifi Rong) fera au moins le même effet à ceux qui ont déjà fait un tour (sans chopper la chaude pisse) dans les karaokés et les bordels de Patpong.

Pour faire court, False idols peut irriter autant qu'il peut réjouir. La légendaire représentation de la bouteille à moitié vide ou à moitié pleine peut-être mentionnée. Les glorieux aigris, eux, se feront chier sur la longueur mais salueront comme il le mérite un plus ou moins semblant de retour de flamme. N'attendons plus rien de Tricky, c'est encore probablement le meilleur moyen d' être un jour à nouveau surpris.

Lexo7

Brasser la merde

4 commentaires

  1. Tristan

    Bonjour et tout.

    J'ai pas le prétention de mieux comprendre sa musique que vous, messieurs les rédacteurs de SWQW, surtout que je n'ai pas assez écouté l'album pour pondre un truc argumenté de façon infaillible. Mais Tricky c'est (c'était) mon idole alors bon... je me lance.

    Je suis évidemment d'accord sur certains points : Martina qui manque de plus en plus, Francesca qui ne parvient pas à être touchante ou émouvante, la lente progression de ce brave Adrian vers le fauteuil de producteur, la volonté de se faire écouter des foules et de ce fait de s'approcher de ce fléau qu'est le mainstream... entre autres.

    Par contre, je n'ai pas l'impression que Tricky essaie de retrouver son son d'avant. Justement, il s'en est pas mal éloigné d'après moi. Il y a eu le Tricky des 90's (Maxinquaye, Pre Millenium Tension, Nearly God, voire Angles with Dirty Faces), la transition de Juxtapose, Blowback, puis ce que je qualifie de son nouveau son depuis Vulnerable, que je ne trouve pas bien différent de ce qu'on écoute encore aujourd'hui avec False Idols (si l'on met de côté des craquages comme Moody ou Where I'm From par exemple). C'est totalement subjectif bien sûr. Mais toujours est-il que je n'arrive pas à retrouver quelque chose se rapprochant de ce qu'il faisait pendant la décennie qui a précédé le 3ème millénaire (quelle époque bénie quand même).

    Voilà quoi ! Moi aussi j'attends toujours !

  2. d...

    - difficile de faire plus juste que cette chronique ! ( chapo l'xo ).

    - personnellement , plus j'écoute cet album plus je le trouve " réussi " même si la durée des morceaux est pour moi une frustration total ! ...et donne un côté " bâcler " qui sera traduit par " plus rebelle " ou " punk style " par les punks a clébards et autre anti Fa ( du nom du géle douche " Fa " ).

    - Tricky n'a probablement rien fait " d'indispensable " après ses incontournables et inusables deux premiers albums et celui ci signe un retours totalement " inespéré " et franchement " respectable " ...comme quoi , quand il retrouve l'envie de bossé " un peu " ( entre deux joints ) il ne manque plus totalement d'inspiration et de goût ! . alors bien sur , l'ensemble est un peu plus " commercial " ...mais a se niveau sa passe encore . bye , d... ( trip hop forever ! ...and " Makes Me Wanna Die " forever )

  3. Laurent

    On n'y peut rien, Tricky n' a jamais rien sorti qui soit à la hauteur d'Aftermath en particulier et de Maxinquaye en général, à l'exception de l'effectivement terrassant Makes me wanna die ( allez, ajoutons ( je me force) Pé-Millenium en entier), et quelques éclairs épars, comme par exemple Broken Homes ( sur Angels with dirty faces ). Son meilleur album en dehors du premier reste donc l'archi-excellent Ancoasts 2 Zambia des Baby Namboos. Je continue de ne trouver d'intérêt (relatif) à Blowback que dans sa pochette. Mais en me laissant aller sur une mauvaise pente je finirais par me réjouir de cette impuissance de Tricky à renouveler ces exploits, ou de son refus de le faire, ou de mon incapacité éventuelle à me rendre compte qu'il l'ait fait, trouvant que ces derniers finissent par y gagner quelque chose, l'étape suivante consisterait alors à ne plus jamais les écouter pour en parfaire l'éclat. Tiens, qu'en j'y pense, en gros c'est ce que je fais, sans l'avoir décidé, et ça ne nuit à personne : Ils existent, Tricky continue de sortir des disques, et d'autres les écoutent, j'en suis ravi, tout est parfait, et j'ai pris grand plaisir à lire cette chronique, comme une fiction ( puisque il est à peu près certain que je n'écouterai jamais l'album ).

  4. zaaaab

    hey laurent, tu te fais chier à nous écrire un paragraphe d'une dizaines de lignes pour nous dire que tu n'écouteras jamais l'album! t'es pas un faignant. Blagues à part, cet album fait plaisir, pas un plaisir monstrueux, on est loin d'un pré-millenium ou d'un nearly god (que jamais personne ne cite d'ailleurs) mais avec cet album on a un peu d'espoir dans le potentiel du gars qui nous pondu de la daube pendant dix piges et qui depuis le changement de décennie essaie de sortir la tête de l'eau. Et là pour le compte il y arrive presque! C'est pas encore ça mais quand même s'il continue il va finir par refaire des bons trucs.

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