silent weapons for quiet wars

Pochette de Thrill Addict

chronique · 8 juillet 2015 · Rock / Folk

Peter Kernel

Thrill Addict

par Dr. Somath

Samedi 4 Juillet. Tournan en brie (77). Il est 22 heures quand Peter Kernel monte sur la scène principale du festival La Ferme Electrique (nouvel onglet) devant un public déjà bien attaqué par la prestation des excellents bambins grenoblois de Taulard, la chaleur et la bière locale. La présence du duo suisso-canadien, accompagné sur scène d'un batteur, était la raison principale de ma venue mais une légère appréhension me taraudait, de peur de ne pas retrouver le confort apporté par la superbe production du troisième album du groupe, Thrill Addict, au sujet duquel je vais largement vous abreuver de superlatifs tout au long de cet article (réfractaires de tous poils, vous pouvez déjà attendre la chronique de demain). L'heure qui suivit fut pourtant largement au-dessus de mes attentes car révélant un groupe en osmose, capable d'une dynamique, d'une énergie et d'une maîtrise que je n'ai pas vu depuis bien longtemps chez un groupe de pop.

La dynamique, c'est d'ailleurs bien ce qui détache Thrill Addict d'un disque lambda ou même de ses prédécesseurs. Dynamique d'ensemble, dynamique au sein d'un même morceau. Dynamique de styles, dynamique d'intentions. Un large panel d'émotions est balayé, au risque de frustrer quand une bonne idée n'est pas tenue longtemps ou qu'un morceau de prime abord festif se révèle particulièrement embrumé au fil de ses divagations. Et si on pouvait entrevoir cette volonté de la part du groupe sur ses précédents albums, il est ici assez clair que la maturité, la qualité de la production et l'entente toujours plus aboutie entre les deux protagonistes de cette étrange histoire d'amour leur ont permis de s'exprimer pleinement tout en gardant le socle commun qui a toujours fait l'identité du groupe.

Car comme d'habitude avec Peter Kernel, on pense au Blonde Redhead période *La Mia Vita Violenta (*les deux voix et leur alliance), au Sonic Youth de Washing Machine (les structures alambiquées et le culte de la frustration), ou à The Lapse (la science des tubes). On pense plus que jamais à tous ces albums coups de poings qui se jouent de l'auditeur, qui transpirent la tension et n'éructent que pour relâcher la pression, à ces disques possédant l'évidence pop de leurs mélodies mais ne s'offrant qu'au prix d'un effort certain de ta part. Car Thrill Addict est un disque compliqué à posséder et uniquement destiné aux plus ouverts d'entre vous, aux spécimens capables de ne pas s'enfuir en courant au contact de la production d'une propreté cristalline (mais bien vivante, et regorgeant de détails) et à la rencontre de l'éther enveloppant d'Ecstasy, de la guitare post/math rock de Your Party Sucks, des niais sentiments apparents d'It's Gonna Be Great ou de la rythmique dansante de High Fever (je ne cite pas plus de morceaux, histoire de vous garder quelques surprises de choix). Ce dernier titre pourrait d'ailleurs résumer tout ce que j'ai péniblement essayé de dire sur la dynamique dans le précédent paragraphe, avec son tonitruant début fauché en plein vol par une guitare nostalgique d'obédience post-punk mais qui revient de plus belle, plein de hargne, pour un final qui amuse autant qu'il transcende, transmettant aussi bien l'envie de danser que de rêver.

S'acoquiner de l'univers de Peter Kernel après en avoir eu pendant longtemps uniquement une vague idée, c'est comme adresser la parole à une fille que tu as croisé pendant des années dans tes caves à concerts préférés, que tu as l'impression de connaître sur le papier, mais qui se révèle partager avec ta sensibilité bien plus que les simples accointances stylistiques que tu imaginais. Et à chaque écoute / rendez-vous c'est mieux, la réalité prenant tranquillement mais sûrement le relais du fantasme. Voilà le genre de sensations rares et agréables qui me traversent à chaque écoute de ces douze morceaux (le seul reproche que l'on pourrait faire à ce disque serait d'ailleurs de ne pas avoir été amputé de ses deux dernières pièces, un peu en-dessous et surtout un peu redondantes par rapport aux précédentes).

Réfréner mon enthousiasme aurait sûrement évité quelques brassages de merde de la part des cœurs de pierre, mais je vous plains de ne pas trouver dans ces titres autant de bonheur que moi. Si le groupe fait parler depuis ses débuts de lui, tout d'abord en Suisse grâce au live, puis dans la scène marginale rassemblée par le label Africantape à l'époque White Death & Black Heart, il s'est cette fois doté de son parfait passeport pour continuer sa progression et réussir à la hauteur de ses ambitions. Et puis, maintenant que l'on sait que tous les progrès ayant aboutis à ce disque se retrouvent également sur les prestations scéniques du groupe, on se demande bien ce qui pourra les arrêter, si ce n'est la connerie humaine.

Dr. Somath

Brasser la merde

8 commentaires

  1. Tacrolimus

    Pour ma part je trouve ce disque en dessous de son prédécesseur. Il manque d’unité et il est trop poli. Mais tu as bien prévenu l’auditeur dans ta chronique. Non, là où je suis le plus en décalage avec ton opinion, c’est sur la prestation live : vus à Parais en décembre : en dehors d’une exécution parfaite (trop ?) des morceaux, j’ai trouvé les protagonistes excessivement pénibles avec cette attitude over à l’aise, à passer leur temps et de très longues minutes à raconter des blagues de merdeux hyper cliché et sans intérêt, à prononcer des mots qui font rires comme « pâte à prout », des blagues de loges ou de feu rouge lors du dernier voyage en bus tour… On s’en fout, on n’est pas à un concert de Lenny Kravitz ou je ne sais quel groupe Reggae qui a vraiment des choses à dire pendant des heures sur la société qui va mal … Bref Peter Kernel en live c’est relou, en plus les morceaux sont texto ceux du disque, ultra courts format FM, bien loin d’une prestation et des intentions Sonic Youth donc.

    1. Somath

      Là où tu trouves que ça manque d'unité, je dirais plutôt qu'il y a plus de reliefs que chez son prédécesseur (par ailleurs très bon aussi), ce qui le rend à mes yeux plus passionnant et complexe, lui donnant une plus grande durée de vie. Je trouve que la prod'/ le son fait d'ailleurs bien le lien entre chaque morceau.

      Quant au live, il semblerait qu'on ait vu le même genre de concert (si ce n'est qu'ils font une version de 10 minutes de You're Flawless, vraiment hypnotique et permettant au set de s'envoler (ça a bien fait mouche sur le public d'ailleurs, le chauffant à mort pour le high fever final)), sans en avoir tiré le même ressenti. J'ai personnellement trouvé ça cool que le groupe soit plutôt détente entre les morceaux, contrastant avec le côté pro des interprétations des morceaux, ça apporte le côté humain qui aurait pu manquer (et les blagues étaient peut être meilleures samedi dernier). Ce que tu reproches m'arrivera peut être la prochaine fois que je les vois, mais cette fois-ci j'étais venu voir comment ils arrivaient à se dépêtrer des morceaux de Thrill Addict, et je me suis retrouvé avec un son parfait, un set ultra dynamique et maîtrisé, et c'est vraiment ce que j'avais envie de voir de leur part ce soir là.

    2. Tcho

      Lors d'un concert de Fugazi, quelqu'un dans le public qui en avait marre du bavardage de Guy et de Ian, leur a dit de se taire et de jouer. Ian lui a répondu que c'était un "trou du cul de la génération MTV" L'autre lui a répondu qu'il n'avait pas la télé et Ian lui a répondu qu'il était quand même un trou du cul. Je ne te connais pas Tacrolimus mais je pense que tu es un trou du cul. Pour ma part, même si sur disque je préfère Peter Kernel à Camilla Sparkss (https://camillasparksss.bandcamp.com/album/for-you-the-wild-april-2014) en revanche, en concert, Camilla Sparkss c'est vachement plus prenant. Peter Kernel, j'ai trouvé ça sympathique et drôle même si on a eu droit aux propos sur les petits problèmes digestifs d'Aris, mais Barbara l'a fait taire. Puisque tu compares avec Sonic Youth, les propos de Lee Ranaldo entre les morceaux m'ont semblé pathétiques... du genre "ce morceau évoque les soirées quand on était gamin et qu'on mettait les enceintes aux fenêtres de la maison et que nous dansions dehors". Plutôt que ressasser leurs souvenirs d'ado, Aris et Barbara étaient dans l'instant présent et Barbara a une belle présence (et je ne vous parlerais pas de celle de Miriam chez Camilla Sparksss). Et pour finir le batteur m'a semblé également plus présent en live que sur disque comme si ce n'était pas les mêmes morceaux.

  2. Scyd

    Vu qu'on parle de live, je les ai vus aussi y'a un petit mois à Vevey, en première partie de Föllakzoid. J'étais bien raide, mais ce qu'ils ont joué m'a paru très... psyché disons (dans la thématique de la soirée donc), bien plus que l'album dont il est question ici. J'ai halluciné ou ce qu'ils ont fait précédemment le serait en effet (je les connais mal) ?

    1. Somath

      A une heure où on colle l'étiquette psyché à toute personne utilisant une pédale d'effet sur sa guitare, je pourrais te l'accorder, mais je pense surtout que tu étais raide. En tous cas les disques précédents sont plus brutes et donc moins "psyché" que celui là. Mais tu es peut être tombé sur le passage où ils font trainer un morceau 10 minutes avec une grosse ligne de basse et une guitare bien noise, c'est un peu l'instant krautrock du set alors ça collerait un peu à ton ressenti.

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