
chronique · 22 janvier 2014 · Hip-Hop / Rap
Quelle Chris
Ghost At The Finish Line
Retour sur les récits d’un rappeur nomade dont la personnalité puzzle s’épanouit entre aspirations et élucubrations, où l’ambivalence surgit tel le syndrome d’une cité en faillite. Voyageur de la première heure qui reviendra toujours se blottir dans les méandres de sa ville fantôme.
par Hamadi
Il y a quelques années de cela, je décidais de me pencher davantage sur l’état actuel et le devenir du rap de Detroit, souhaitant à tout prix me faire une idée réaliste de ce que devenait la scène Michigan post-2005’s. Nous avions eu différentes ères, différents background également, passant de Dilla à son digne héritier du moment Black Milk , faiseur de beats abrasifs écrasant des nappes sonores éthérées. C’est sur le Reunion (nouvel onglet) d’un Slum Village qui n’était plus vraiment lui-même que j’ai découvert une relève loyale. Créant tout en se conformant aux codes posés par ses paires au cours de la décennie précédente, Black Milk saura s’imposer en collaborant avec la scène locale (Elzhi, Royce Da 5’9’' (nouvel onglet)) et en développant des projets communs tels que le Caltroit (nouvel onglet) en 2008 en compagnie de Bishop Lamont ou plus récemment le Black & Brown (nouvel onglet) avec Danny Brown (nouvel onglet) (lui aussi natif de la Motor City).
Néanmoins, chaque cycle prend fin, et meurt (médiatiquement ou par manque d’unicité avec son époque) pour engendrer un nouveau venu. Désormais Detroit est le sanctuaire d’une mouvance à l’identité marquée qui a pondu une flopée de rejetons dans un monde bien moins hermétique aux assauts extérieurs, à savoir un environnement global dans lequel une identité propre a du mal à se faire sa place. C’est début 2011 que je tombe sur une vidéo sortie des tréfonds de youtube. Quelle Chris, alors accompagné de Denmark Vessey avec qui il constitue le duo Crown Nation, figurait dans une vidéo intitulée Now I Understand It All (nouvel onglet) datant de 2010, et annonçant un futur album commun dès lors en préparation. Je décide de mener mon enquête sur ce personnage singulier qui incarnait à la perfection le Detroit revival, un Detroit qui se meurt sur les plans économiques et sociaux mais qui combat ces méfaits à l’aide d’une sur-représentativité artistique au sein de la scène locale, et ce, tout style de musique confondu (rap, new-soul, rock, house, techno). J’apprends alors qu’il avait fait partie de nombreux groupes, dont le Breakfast Club avec Elzhi (cité plus haut) et Ta’raach, et qu’il constituait actuellement le duo Crown Nation avec son ami Denmark Vessey. Tout comme Black Milk, il collabore avec les activistes du coin, Danny Brown et Guilty Simpson (rajoutez Sean Price et on obtient le trio Random Axe) notamment.
C’est fin 2011, avec son solo Shotgun & Sleek Riffle qu’il rencontre son premier franc succès, et que son aura dépasse les frontières de la scène locale pour atteindre le radar de Mello Music Group, label indépendant fondé en 2008 et basé en Arizona, qui a vu défilé Oddisee et Apollo Brown entre autres.
Fort d’un projet de lancement chez « l’autre MMG » début 2013 avec la mixtape Niggas Is Men (2Dirt4TV Episode 2) uelle Chris revenait pour entamer l’hiver de la meilleure des manières avec ce Ghost At The Finish Line. Passée quelque peu inaperçue malgré un contenu qualitatif indéniable, Niggas Is Men amorce la présence d’un nouveau contributeur en la personne de Cavalier que l’on retrouve sur l’excellent We Eat it, morceau au cours duquel les deux comparses traitent pour l'occasion le thème de la junk-food et autres déboires de l'industrie alimentaire. Dans un pays où qualité et dimension humaine ne semblent qu'un détail recalé au second plan, habile est la transposition avec l'industrie musicale, qui, sans modération, propose des merdes sonores aseptisées, propulsées par un marketing effronté (éhonté?). Il y en aura toujours un pour dire la vérité dixit Kareem Said.
Quelle Chris, c’est un personnage décalé, un personnage qui peut s’étirer à l’infini, exécuter des grands écarts sans avoir peur de se claquer les adducteurs, enchaîner les galipettes sans s’abimer les ischio-jambiers, aussi modelable que le contenu d’un petit pot play-doh. Le natif de Detroit donne sens à l’expérimentation et au développement d’une concrete-culture tant derrière un micro qu’à la production.
Son éclectisme offre à ce parcours diffus des tonalités éparses. Créant une nébuleuse autour de lui, Quelle Chris endosse à merveille le rôle d’étendard officieux de sa ville, piochant partout sur son passage. Ambassadeur du midwest, il voyage d’une côte à l’autre pour puiser des substances qu’il pourra imbriquer dorénavant aux spectres de son environnement sonore. Il est un de ces real nigga qui fonctionne à l’humeur, dont la démarche honnête et audacieuse auront fini par payer.
Le timbre de voix nasillard, le flow laid-back qu’il est capable de pousser si la convenance le demande, l’attitude provocatrice, il est de ces activistes multi-casquettes, à la fois MC, producteur et réalisateur quand il s’agit de mettre en relief sa musique. L’album contient son lot de tracks habituel, qui s’appuie sur des beats massifs et des boucles dégueulasses. Ces bangers bien rugueux dont Dilla était le maître d’œuvre early-2000’s lorsqu’il concoctait des singles voire des albums entiers pour les Frank-N-Dank, Busta Rhymes et autres Jaylib.
Fait rare mais qui lui réussit lorsqu’il s’y attèle, Quelle Chris se veut introspectif sur le morceau Loop Dreams, une vraie claque qui s’abat sur toi en début d’album, coup de burin qu’il entame avec les lignes suivantes : Waking up in the same place every fucking day, Yeah, motherfucking right, no fucking way, Stressed out, tryna figure out the best route, And the chest out so no one knows that I'm stressed out. A l’inverse, on le retrouve à fond dans son rôle, ultra corrosif et plein d’humour dans Superfuck, dont la bassline lancinante surplombée d’une sonorité clinquante vient s’écraser dans le creux de ton tympan. Ces deux éléments contrastent avec de petits vocaux dont l’unique but est de te charmer et d’apporter un certain équilibre histoire de ne pas tomber dans l’infamie à l’écoute de lyrics qui n’ont aucun sens : SUPER FUCK, Working on my biceps, In between the legs doin’ pushups, Shake weight till I gush up.
Il s’offre, pour conclure, une incursion sudiste sur le final Ghost At The Finish Lineà travers lequel il relativise quant à ses accointances, sa place et ses objectifs financiers au sein de l’industrie musicale, track qui n’est pas sans nous rappeler DJ Mustardet par extrapolation, la courte mais mouvementée période de snap music qui agitait les clubs d’Atlanta early-2000’s ou encore les beats hyphy et slap d’un Traxamillion ou d'un Droop-E, qui, durant la même période survoltaient la bay area à l’aide de sonorités électrisantes.
Dans la pure tradition de Detroit, on retrouve-là un mélange entre bangers bien sentis (With Open Arms), down-tempo tapageurs (Coke Rap War Game), boucles mélodiques et mélancoliques (Look At Shorty, King Is Dead) et samples crasseux tirés des sombres répertoires du digger invétéré qu’il est (PRX). Pour cet album Quelle Chris tente une nouvelle approche en confiant la moitié de la production à Chris Keys, Oh No (ces deux premiers ayant collaboré sur Ashes, projet commun paru en 2012), Denmark Vessey et Knxwledge, c’est dire s’il ouvre son cœur, plus en confiance que jamais, à bientôt 30 ans. Concernant le format, il reste dans sa zone de confort avec des tracks assez courts et des invités plus ou moins issus de son entourage (The Alchemist, Guilty Simpson, Black Milk, House Shoes, on regrettera l’absence de Roc Marciano avec qui il a eu l’occasion de travailler auparavant…). On retrouve aussi de parfaits inconnus (MarvWon, Fuzz Scoota –affilié au D12-, Mosel) qui viennent renforcer les lignes dessinant le pourtour du 313, mettant en exergue les multiples possibilités offertes par une ville dont l’âme ancestrale flottera à jamais sur les générations à venir (on pensera par exemple à Clear Soul Forcesou à Boldy James. Ces personnes qui ont influencé son parcours, dont les fantômes sont la symbolique, l’auront habité et accompagné jusqu’à la ligne d’arrivée. Cet album est l’aboutissement d’une carrière lancée dix ans auparavant, une aventure qui a commencé avec les moyens du bords et en famille (cette année encore il évoquait dans un interview la nécessité de faire de la musique à une époque où c’était pour lui le seul moyen de se nourrir -j’aime pas tomber dans le misérabilisme mais c’est vendeur-). Avec actuellement une douzaine de projets à son actif, dont la moitié hors sphère hip-hop, Quelle Chris a atteint une maturité artistique lui permettant de s’exprimer pleinement, et avec une insolente justesse, tout en restant concentré sur ses racines et sans oublier l’entourage initial qui a partagé cette épopée longue d’une décennie.



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Brasser la merde
7 commentaires
Chedi
Mortel. Merci!
SEN
Mortel ouais ! ça déboîte sa race même !
Globule
Y'a que sur SWQW qu'on trouve des chroniques de cette qualité ; informées et passionnées. Je vais écouter. Merci !
Yannosh
Mortel ! Merci !
Rzarectar
Wow y'a du gradés dans les rappeurs que tu cites ! J'ai foncé quand j'ai vu Mello music group, je serais passé a coté sans ton article. Bonne chronique, bon son, tout benèf
chichounette
Putain de chronique ! Putain de son !!! Merci
David
Hamadi encore et toujours, propre :)
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