
Qu’est-ce que c’est que ce nom à coucher dehors? Après consultation, ça viendrait du nom du méchant Cobra Commander dans G.I. Joe. Finalement, un alias pas si étrange pour un rappeur contemporain (cf. MF Doom, dont le nom et le personnage scénique renvoient au méchant des Fantastic Four, et Madvillain, album hautement bandedessinéique de Doom avec Madlib). D’autant que celui-ci entretient depuis plus de dix ans une relation intime avec le dessin animé, puisque c’est la nouvelle identité de Del Tha Funkee Homosapien (nouvel onglet), membre du collectif Hieroglyphics, qui était la voix du bassiste pervers Murdoc sur le premier album de Gorillaz (rappelez-vous l’étrange chuchotement au milieu de “Clint Eastwood”: “It’s all in your head”).
Depuis, Del, qui a un des flows les plus distincts et une des voix les plus reconnaissables du hip-hop, a eu une carrière riche en associations, mais reste relativement discret (quoique prolifique) en solo. Son projet le plus mainstream est peut-être Deltron 3030, avec Kid Koala et Dan the Automator (autre collaborateur de Gorillaz première formule), qui a sorti deux concept-albums d’afrofuturisme anticapitaliste, un éponyme en 2002 et Event II l’année dernière.
Cette conscience économico-politique, Del l’a largement illustrée depuis 2008 avec sa série d’albums autoproduits et distribués à prix libre via bandcamp, dont Iller than Most est le cinquième volet (et c'est toujours en téléchargement libre (nouvel onglet)). La production s’améliore chaque itération (Funk Man, quoique jouissif, sonnait un peu râpeux), mais cette fois-ci, la conscience sociétale se fait un peu moins entendre. Les paroles sur Iller than Most se font plus railleuses, plus brutales, renouant avec les traditions old-school d’attaques ad hominem, de swagger, de quolibets imaginatifs, d’historiettes violentes, et de critique virulente de l’industrie musicale.
C’est plutôt sur ce terrain-là que Del concentre sa colère aujourd’hui. “Leader” attaque direct avec l’électrocution d’un producteur véreux (“ah merde, j’aurais peut-être pas dû faire ça… tant pis, *bzzzt*, tu l’as mérité, bâtard”), “Bitin’ ain’t Samplin’” fustige le plagiat institutionnalisé (“croquer c’est pas sampler, tu croques jusqu’au sang, t’as vraiment pas de talent”), et l’album conclut avec le triomphant “Land of Immediate Rap Hits”, où notre héros contre-culturel affûte son sarcasme dévastateur sur la pierre de la commercialisation du hip-hop (“ça y est, on a une armée de voix robotiques automodulées, vas-y, sors un guest-star du frigo, ça peut booster l’audimat”).
Cela étant dit, Del garde le cap. L’ennemi ici n’est pas seulement le producteur nauséeux, le musicien paresseux ou le public abêti (“Grand Royal”, sévère). Ses allusions à l’histoire du rap, sa dédicace reconnaissante aux Beastie Boys, sa colère envers le profit déréglé et l’industrialisation de la musique, servent de reflet à un discours plus large. “10 Paces”, seul interlude du disque, émet la possibilité que nous ayons un jour à payer pour l’eau ou l’oxygène. “Militant” invoque la responsabilité de tout artiste envers son public et sa frustration devant l’apathie ambiante. Del reste Del, et s’il a quitté la cape héroïque de Deltron Zero pour endosser le vitriol d’un véritable méchant, c’est toujours en vue de la même cause.
Mais si Deltron était sympathique, porté par la prod lumineuse de Dan the Automator et les instrus serpentins de Kid Koala, ici Del se prend en main, et le son est dense, plein de dissonnances et sans aucune concession. Iller than Most lève les poings au détriment du jeu de jambes. Il n’y a pas de ballades nostalgiques ni de refrains mélodieux. C’est une suite d’invectives portées par un hurlement continu de machines cramées. Là où ça pêche, c’est que l’auditeur, accablé par les interférences et les dysfonctions électroniques, ne respire plus, et que du coup le discours a moins de place pour se faire entendre, d’autant que la voix de l’orateur est moins sympathque que d’habitude – mais le disque a la force de ses faiblesses. C’est un coup de poing compact, trente-cinq minutes de crochets du gauche et de directs du droit.
Dans le ring, Del rend à l’oppresseur la monnaie de sa pièce, et par la sécheresse même du son et la rapidité du débit, nous fait comprendre que nous sommes nous-mêmes à la fois opprimés et oppresseurs, et qu’il est temps de prendre nos responsabilités ou d’arrêter de pleurnicher. Zartan Drednaught Cobra, c’est un alter-ego méchant qui prêche la mauvaise nouvelle. C’est de l’amour vache, quoi.





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Brasser la merde