silent weapons for quiet wars

Pochette de Echoes

chronique · 24 avril 2013 · Expé. / Modern Classical

Rena Jones

Echoes

par Cédric Desseaux

Pour mieux saisir la puissante empreinte qu’exerce cette artiste sur la musique contemporaine, lorgnez d’abord vers sa discographie et l’impressionnante liste de ses collaborations (nouvel onglet) : Voici Rena Jones (nouvel onglet), ou comment on sert le travail des autres pour, ensuite, mieux s’ouvrir à sa propre vision du monde et l’offrir en partage… Avec spontanéité, candeur parfois, surprise souvent, science toujours.

Ici, nul bidouillage de technicien du son lambda : c’est la composition qui prédomine, non l’effet. La maîtrise impose, de la première note jusqu’à la dernière. Depuis la prise de son impeccable d’instruments à cordes - sa spécialité par éducation, elle est d’abord violoniste et violoncelliste - au travail ciselé sur la table de mixage, cet opus nous conforte dans l’idée que les frontières musicales n’ont plus besoin d’être définies pour qu’on y comprenne quelque chose, et que la mixité des genres et des êtres n’est plus affaire de sociologie mais bien de spiritualité. L’expérience de la compositrice Américaine porte d’ailleurs bien plus loin ; sa curiosité pour les nouvelles technologies lui permet de projeter à l’envi une réelle picturalité musicale, où l’expérience et l’inspiration déposent à chaque mesure de la beauté devant nos yeux écarquillés. Nous n’avons pas ici affaire à un album de musique électronique ; mieux, Echoes va là où il doit pour conjuguer le pouvoir des derniers compositeurs éduqués avec le savoir dévot des nouveaux ouvriers du digital.

Le son est bon, très bon même. Quant à son pouvoir de suggestion ! La subtilité des dynamiques… L’équilibrante transparence des esquisses… L’aspect si aérien des cordes frottées… On se prêterait un réel pouvoir de projection vers la peinture japonaise et son esprit épuré, sa nudité bienveillante, à rapprocher de l’œuvre d’un Matsumura Goshun. Ne rentrons pas pour autant dans un cocon prédéfini, « une copie qu’on forme », comme l’a si bien écrit Alain Damasio. Echoes va au-delà de l’abord simpliste des frontières conjuguées. Cette architecture sonore pourrait parfois vibrer de façon trop crue pour ceux qui s’adonnent plus volontiers aux volutes ambient éthérées, sculptées avec les derniers effets numériques en vogue. Mais l’invitation au voyage est sûre. Cet album donne dans la musicalité d’un instant très riche en textures et saveurs atemporelles. All That Ever Was en est peut-être le plus vibrant exemple. Sur le délicat Mezmerized, les voyageurs nourris aux paysages complexes accosteront à coup sûr. Sinon ? Jazz mélanco à l’ouvrage pour Dusk ‘till dawn, et son côté saudade, ni triste ni heureux, juste bien ancré dans le réel. Avec Wishes, la voix de Sophie Barker nous laisse pencher dès les premières intonations vers une étape bien léchée du côté de la Trip Hop de Bristol. Falling Into Place, lui,nous laisse deviner que l’amoureuse a dû apprécier « Disintegration » des Cure. Qui s’en plaindra, quand on connait l’intemporalité de cet album, en même temps qu’on reconnaitra l’intemporalité de Echoes le bien nommé.

Et comme pour l’ensemble de son œuvre, Rena Jones apprécie de donner dans le détail, le petit arrangement qui arrondit l’angle sans jamais le casser. L’alchimie complexe issue des expériences de l’initiée distille pour nous une fusion des genres qui sait ne jamais tomber dans le cliché du multi ethnique si souvent barbant. Rena Jones aime à sa manière ; elle est singulière et pourtant, on croit souvent reconnaitre une influence ou une autre à la projection de chaque tableau dressé. Nous avons ici affaire à un album expérimentant le mélange des influences, mais c’est d’abord par instinct que Rena a choisi cette voie, et non par ce calcul propre à toucher un auditoire le plus large possible.

Rena Jones est une artiste de prime abord classique, mais avant tout une musicienne classieuse. Elle serait à classer, si besoin est, aux côtés de Julia Kent, par exemple, une autre violoncelliste chroniquée par ailleurs sur notre site. Il y a dans la délicatesse et le zen de son œuvre un petit quelque chose à savourer sur les derniers albums de Kate Bush. Pour toutes celles et ceux qui ont régulièrement besoin d’aborder ce genre de rivage nu, salvateur et délicat, ô combien riche et profond, cet album est tout bonnement indispensable. Seul, ou de façon conjuguée, et à n’importe quelle heure de la journée d’ailleurs…

Cédric Desseaux

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