silent weapons for quiet wars

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chronique · 19 mai 2013 · Expé. / Modern Classical

Lubomyr Melnyk

Corollaries

par Matthieu Truffinet

Je l’avoue, j’ai du mal à écrire sur le ressenti à l’écoute des disques chroniqués. Ces masturbations littéraires, descriptions de gargouillis dans le ventre et autres émotions gastriques pour au final éviter de toucher vraiment à la musique me laissent souvent de glace.

Mais ici, il faut bien faire une exception, tant le ressenti, et même la sensation physique, est au centre de l’œuvre de Lubomyr Melnyk, aussi bien dans sa conception et sa réalisation que dans l’écoute.

Il y a, dans les flots continus de musique quelque chose qui se dégage, quelque chose qui enveloppe à la fois l’auditeur et l’interprète. Si ce procédé a été principalement développé depuis le XXeme siècle (voir des œuvres comme « Desordre » du grand Ligeti), et carrément systématisé dans certaines œuvres des compositeurs du courant minimaliste (pour n’en citer que quelques-unes parmi les plus notables : Piano Phase ou Different Trains de Steve Reich, A rainbow in curved air de Terry Riley etc.) ; on peut le retrouver néanmoins dans des courants beaucoup plus anciens, comme l’utilisation du procédé de la basse d’Alberti, typique du classicisme, ou très souvent dans l’œuvre de Dieu le père Jean Sébastien Bach. Je te fais don, cher lecteur, d’un exemple venant de ce dernier : c’est tarte à la crème je le sais bien, mais va donc me trouver quelque chose de plus beau que ça.

Ainsi par la régularité du rythme, la répétition de motifs, le bouillonnement interne de l’œuvre, on est pris par les tripes, transporté par ces flots ininterrompus de notes, de sonorités. Ainsi, et c’est sans doute le principal, lorsque des bribes de mélodies viennent se greffer à ces mouvements continuels, celles-ci n’en ressortent que plus mises en valeurs, tout en gagnant une vraie légèreté, comme quelques sons aériens se détachant de la masse.

(On remarque d’ailleurs, sur le morceau « Le miroir d’amour », qu’après un début décevant (une mélodie très banale, un rythme qui n’avance pas, une grande lourdeur en sommes), c’est bien l’arrivée de ces flots de notes qui, paradoxalement, lui apportent une légèreté et une puissance, l’élevant considérablement.)

Lubomyr Melnyk a visiblement compris cela, et la majeure partie de son œuvre consiste en l’élaboration de techniques pianistiques, afin de développer davantage l’utilisation de ce procédé, le tout dans une optique de méditation, relaxation, transe. On peut ainsi lire sur son site internet des phrases telles que « This music will take the listener and the pianist on a journey through mysterious landscapes in a limitless world !». Les zicos aigris et blasés que nous sommes soupirons à a lecture de ce genres de formules, mais force est d’avouer qu’après l’écoute de ce disque, l’envie nous prendrais presque de se retirer faire de l’aquarelle dans des lieux sauvages. Bin ouais.

(J’insiste bien sur le fait que cette expérience est avant tout pianistique et s’adresse en premier lieu à l’interprète. L’idéal pour mieux comprendre la musique de Lubomyr Melnyk serait alors de la jouer. En attendant, on ne peut que essayer de l’approcher le plus possible par l’écoute. )

Un jour, le grand Miles Davis a dit : « La véritable musique est le silence et toutes les notes ne font qu’encadrer le silence.». Cette phrase, que j’apprécie énormément, semble à priori aux antipodes de la musiques que je viens, cher lecteur, de te décrire. Mais si on y réfléchit un peu, on finit par percevoir ces mouvements continus presque comme une alternative au silence. La formule est fumeuse, certes, mais l’analogie entre le silence et ces flots sonores dont l’oreille s’acclimate, et sur lesquels d’autres sons, éléments perturbateurs, se détachent, est-elle vraiment impossible ? Car le silence total n’existe pas (c’est d’ailleurs ce que John Cage a cherché à symboliser dans son 4 minutes 33) et le silence, comme le vide en général, n’est donc au final qu’une idée abstraite. Au bout de quelques minutes d’écoute de ces morceaux, tous ces flots se fondent en une harmonie de fond, et ne persistent alors que des bribes, sons éclatés, perturbations mélodiques, telles la trompette de Miles Davis.

Matthieu Truffinet

Brasser la merde

1 commentaire

  1. Tom

    Ça fait déjà deux fois que je viens lire cette chronique, et je constate que personne n'y a réagi. Alors merci Matthieu pour ce beau papier, pour un disque qui l'est d'autant plus.

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