chronique · 21 avril 2015 · Musiques électroniques
Suuns & Jerusalem In My Heart
S/T
Si je vous dis qu'une bande de poseurs québécois issus du game pseudo-indé s'associe à un des projets les plus fascinants du moyen-orient, vous me dites que ça sent le fumier? Vous auriez raison, mais la collaboration de Suuns et Jerusalem In My Heart est finalement une bonne surprise.
par Blacksad
Dans le genre "la collab qui est même pas si improbable mais qui est quand même inattendue et bien bandante", Suuns et Jerusalem In My Heart, ça se pose là. D'abord, présentations : nous avons Suuns, quatuor montréalais dont le rock indé se pare d'effets shoegazy et de gros synthés. Après un EP prometteur et un premier album formidable, la formation se perdait malheureusement dans un Images Du Futur mièvre et parfois insupportable, malgré de bien belles guitares et une prod explosive. Je ne rejoindrai même pas l'avis de mes confrères, évoquant un ratage complet. Jerusalem In My Heart, c'est autre chose : projet résolument expérimental, dans la forme comme dans le fond, dirigé par le Libanais Radwan Ghazi Moumneh, qui offrait avec Mo7it Al-Mo7it ni plus ni moins un des albums les plus fascinants de 2013, et qui a le mérite d'être un très bon argument pour prouver qu'on est même pas raciste devant ses potes militants PS. Le présent album était cela dit chroniqué ici, et ce serait une insulte à sa qualité de vous en parler plus longuement. Précisons simplement que la collab était dans les tiroirs depuis 2012 et que c'est Secretly Canadian qui l'accueille, ce qui est loin d'être un gage de qualité, mais me rassure tout de même.
Pourtant, entre moi et Jerusalem In My Heart, ça avait très mal commencé. Ma relation avec la collaboration commence par un regrettable incident datant de novembre 2014, dans une petite salle de Tourcoing. Après une jolie performance drone de Lucrecia Dalt et un live titanesque de Son Lux, le Grand Mix se préparait à accueillir le live de la formation. On m'avait vendu deux groupes surpuissants en live ; quelle ne fut donc pas ma surprise de voir l'absence de projecteur, de grosses nappes bruitistes et de guitares méchantes dans ce live décevant, trop court et mal rythmé, que même un solo de buzuq de 10 minutes ne put sauver des abysses. Car honnêtement, voir Jerusalem In My Heart jouer des morceaux de son premier album, et les Suuns à côté qui les filment avec leur Iphone, c'est aussi différent de mes attentes que Einstürzende Neubauten qui débarque à un concert de Blur : aucun doute sur la qualité, mais j'ai pas payé 30 balles pour ça. (Anecdote rigolote : en arrivant devant la scène pour voir la collab en action, j'étais persuadé d'être tombé sur un live d'Agoria, mais quand il s'est mis à chanter en arabe, j'ai compris que Radwan était simplement son sosie parfait.)
Il me faut maintenant faire amende honorable : le résultat final est tout à fait satisfaisant. Suuns & Jerusalem In My Heart est une véritable collaboration, dans le sens où l'on retrouve des éléments des deux groupes dans le bousin : textures électroniques, influences rock et guitares shoegazy d'un côté; chant en arabe, son oriental et orientation résolument expérimentale de l'autre. Mais davantage qu'une simple collaboration, l'album est surtout une affaire qui marche : Suuns abandonne la complaisance fade de son discutable Images Du Futur, et Jerusalem In My Heart fait muer son son vers une galaxie plus rock, peut-être plus accessible et en tout cas plus puissante. En tout cas, le disque a le mérite de ne sonner comme aucune des deux formations, tout en restant reconnaissable. Bon, autant être honnête, tout cela tient moins par la présence de Suuns que par l'influence de Jerusalem In My Heart, la pâte montréalaise étant finalement assez faible. En somme, Radwan Ghazi Moumneh est un catalyseur de la puissance mélodique et musicale d'un Suuns qui semblait avoir déjà épuisé tout potentiel, et ça, c'est trop rare pour être ignoré.
Mais au-delà de la réussite du projet, effectivement réconfortante et rassurante, j'en oublierais de préciser le plus important : c'est putain de bon. Evidemment, l'imitation de Thom Yorke par Ben Shemie est toujours aussi ridicule et sa voix est toujours aussi irritante : Leyla, petite ballade de deux minutes qui aurait été un instant de calme dans le maelström sonore, se transforme en complainte irritante. No Fun. Pourtant, à part Leyla, le projet a le bon goût de laisser une majeure partie aux instrumentaux, ne laissant traîner des voix que dans un but mélodique, en particulier le chant en arabe.
En bon LP 7 pistes, le disque est court, mais les morceaux s'étendent sans soucis (pas trop quand même) et sont d'une qualité certaine. Les tracks sont remplies jusqu'à la gueule d'idées lumineuses, il n'y a pas une couche de synthé, un drone qui ne soit gâché. Un album propre de son ouverture à sa conclusion, du rock bien chiadé et pourtant assez oriental de Metal à un Gazelles In Flight résolument expé, de ses sons étranges à son chaos bruitiste. Et pourtant, pas un instant où tout cela parait forcé, où cela sent le gimmick inutile, au contraire, on pourrait reprocher au projet de manquer de Buzuq. On en fera rien : le produit final est assez monumental. Les gangs-bangs musicaux, surtout ceux à l'international, ont encore de beaux jours devant eux.






Brasser la merde