
Giegling (nouvel onglet), au même titre qu’Aim, Workshop ou Smallville, fait partie de cette poignée de labels deep house allemands qui ont su insuffler de la classe et de l’élégance à un genre qui en avait cruellement manqué au fil des années 2000, tombant lentement en désuétude. En conservant l’esprit oldschool des origines, revenant à un mode de production artisanal et analogique (à l‘instar de producteurs comme Moomin ou Christopher Rau), tout en s’ouvrant aux apports de la minimale, de l’ambient ou de l‘électronica, ces labels ont contribués, il ya seulement quelques années à une véritable renaissance du son deep en Europe. Fondé en 2009 par un producteur du nom de Konstantin et de son ami dj Dustin, Giegling a la particularité d’être né à Weimar, ville de province où peut être plus qu’ailleurs se fait sentir le poids de l’histoire allemande, se tenant aussi à bonne distance de l’effervescence techno berlinoise. Comme ses compatriotes susnommés, le label entretient le même goût prononcé pour la confidentialité, pour le support vinyl, mais Giegling se distingue surtout par son aspect collectif, s’envisageant comme une entité à part entière nourrie par une bande de potes d’horizons variés qui n’ont d’autres modestes intentions que de se faire plaisir. D’où l’aura très roots qui entoure chacune de ses sorties. Fort d’une riche actualité (l’excellent maxi ’Green amber’ d’Edward et l’album de Dwig, au titre pince sans rire - ‘Forget the pink elephant‘ - troisième long format du label), Giegling sort en mai dernier un various artists du nom de ‘Südstadt‘. L’idée est de regrouper des producteurs maison et de nouvelles recrues autour de leur ville natale commune, Hanovre.
Le principe est simple : partir des souvenirs de chacuns et constituer un portrait subjectif, psychogéographique, de la ville. Pour ce, Giegling propose quatre tracks inédits (dont certains ont déjà été joués depuis quelques mois dans les différents podcasts égrainés ça et là par le label) donnant à entendre musicalement, sous forme d’instantanés, le paysage qu’est Hanovre. Le disque, disponible exclusivement en format vinyl, accompagné pour l’occasion d’un très bel artwork, se présente comme un véritable travail de mémoire collective ainsi qu’une initiation à l’errance, au rêve, telle que pratiquée en son temps par un certain Jack Kerouac. En Allemagne les villes se composent de manière très spécifique, mais relativement identique à celle qui régie le pays, en sous ensembles, en cantons, perdant de ce fait beaucoup de leur uniformité. D’où ce titre ‘Südstadt‘ qui se veut aborder la ville par son extrême périphérie, ses suburbs, comme une manière d’en explorer physiquement et mentalement les limites. Car ce disque, sous ses airs conceptuels (Giegling traine depuis ses débuts la réputation parfois justifiée de label chiant), met au contraire en avant l’expérimentation et autant être clair, on est ici loin du revival deep house made in uk mais d’avantage dans une approche introspective de la deepness, à la lisière du temps et de l’espace, du jour et de la nuit. ‘Südstadt‘ est une expérience sans autre but que la seule recomposition sensorielle et affective.
C’est Leafar Legov, nouveau venu dans l’écurie Giegling,qui ouvre en douceur ce très beau disque avec ’Elaine’, comptine envoûtante qui n’est pas sans rappeler les productions d’un Ricardo Villalobos ou celles d’un autre label ami de Giegling, Perlon. Le morceau repose sur un équilibre précaire, cristallin, à la fois minimal dans sa facture, avec ses glitchs qui dérapent en permanence, et extrêmement rural dans son esprit, marqué du sceau Giegling, un peu comme si le track se rêvait en folk song. Vril, habitué du label, propose avec ‘CTO’ un exercice dub-techno d’une sensualité urbaine incroyable. Ce morceau, remarquable, est incontestablement une des réussite de ce maxi. Le temps s’épaissi, l’idée de la distance commence à infiltrer l’esprit, la nuit approche. Sorti début Mai ‘Südstadt‘ se plait à souffler le chaud et le froid, paradoxalement emprunt de moiteur mais aussi de chaleur, celle qui s’attarde sur les grands axes comme à l‘intérieur des buildings, celle qui fait faillir la conscience, et qui imprègne l’été dont ce disque apporta comme un étrange avant goût.
Il ne fallait pas plus pour traverser la frontière séparant le monde diurne et nocturne qu’une production de Prince of Denmark (aka Traumprinz, autre artiste estampillé Giegling) avec ‘Traumwurm‘. Le morceau, plus brute et techno que les précédents, en rajoute dans le minimalisme deep, prolongeant ce sentiment de voyage sous hypnose. C’est Herr Koreander, aka Konstantin lui-même (quand on vous dit que tout cela se fait en famille) qui s’occupe de nous faire atterrir en rase campagne avec ‘Your side‘, plage ambient kraut hallucinée payant sa dette envers Tangerine dream. De rêve il est question à cet endroit et à cette heure de la nuit, où les repères vacillent, où les limites de la réalité, comme celles qui circonscrivent une ville, deviennent extrêmement poreuses.
Peu de choses au final sur Hanovre, à part les quelques clichés qui ornent la pochette de ‘Südstadt‘, fragments d’une réalité urbaine qui participent à l’expérience qui nous est donné à partager ici, celle du souvenir. Aucun field recording, seulement quelques tracks dont on aurait jamais pensé auparavant qu’assemblés ils feraient un aussi bon diaporama. Avec ce disque singulier Giegling marque également un virage esthétique dans sa discographie, se tournant vers encore plus d’expérimentation et d‘introspection. ‘Südstadt‘ est de ce fait bien plus qu’un album de famille circonstanciel mais le témoignage d’un label et d’un style en pleine mutation, une vision de ce que peut être la deepness au sens large, exigeante et défricheuse.






Brasser la merde
5 commentaires
Maxence R.
Super chronique et super découverte.
Globule
CTO est effectivement très sensuel, totalement réussi. Merci pour la chronique. le disque, bien sûr, est déjà sold out...
Maximas
Merci Georges pour cette chronique. Tu sites quelques Label Deephouse Allemand. Pourrais tu en citer d'autres pas forcement Allemand ? Merci de ton aide !
Georges White
Oui c'est vrai j'évoque l'Europe et je ne parle que des labels allemands, parcequ'ils sont parmi les seuls à avoir su négocier ce tournant pour la deep house. Mais plus au nord, du coté de la Russie, Vakula et son label Leleka ou Anton Zap et Ethereal sound ont eux aussi participé de ce changement, en apportant des sonorités plus psyche et contemplatives. Après c'est très difficile de faire une typologie exhaustive car ce qui domine actuellement c'est ce revival 90's irritant en provenance d'Angleterre. Mais sur la perfide Albion tu peux trouver Quintessentials ou Apparel qui sont des labels respectables qui font de la bonne deep house. Après tu as en Espagne un son forcément plus solaire, sous forte influence Ron Trent, avec des labels comme les confidentiels Deep explorer, Soul notes ou Minuendo. En France c'est plus éparse mais je te conseillerais le jeune label Rawthenticity (qui vient de sortir tout récemment sa seconde référence) du talentueux Fulbert et les prods de Florian Muller ou celles de Dj Steaw. Enfin, toujours dans une veine oldschool, tu as aux states l'excellent et classieux Underground quality de Jus-ed qui sort de la très bonne galette deep.
Sylvaine
Que de sons planants et extra-terrestres ! Tout droit venu de la machine ! Une génération deeply techno. :O)
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