silent weapons for quiet wars

Pochette de Ghettoville

chronique · 30 janvier 2014 · Musiques électroniques

Actress

Ghettoville

par Julien Lafond-Laumond

Je pensais que dorénavant, tout allait être facile entre Actress (nouvel onglet) et moi. Pendant plusieurs années ce type m’a fait tourné la tête dans tous les sens, je l’ai adoré et détesté presque simultanément, je n’avais aucun repère solide, aucune opinion franche, et ce jusqu’à ce que R.I.P. en 2011 me permette de m’injecter de la matière fiable dans les neurones. Là, quelque chose s’est un peu fixé dans mon crâne. J’ai spontanément adhéré à la démarche de R.I.P.. Oh je n’y ai pas tout saisi dès le début, mais au moins j’ai clairement aimé et j’ai décidé qu’ici, précisément ici, il y avait pour de bon quelque chose à creuser. À partir de là j’ai pensé comprendre que Darren Cunningham n’était ni un génie, ni un escroc, qu’il s’agissait en fait d’un musicien plutôt doué, plutôt au-dessus de la moyenne d’ailleurs, et qu’il était capable de belles idées singulières sans toutefois n’être jamais un prodigieux visionnaire. J’ai fini par jugé Hazyville inabouti et destructuré, Splazsh était finalement à mon sens un bon disque quoiqu’encore trop long et indigeste, quant à R.I.P., oui pour moi c’était clairement son projet le plus cohérent, le plus brillant – le type avait à mon sens enfin capté ce qu’il voulait faire, à savoir cuisiner des restes de culture underground avec quelques épices psychédéliques et trois pincées de mort au rat.

Sauf qu’est arrivé Ghettoville.

Quelques semaines avant ce texte j’ai lancé ce disque et ce fut le blanc. Je suis resté hébété. Des images de famine et de dévastation ont défilé devant moi. Bientôt ce fut la migraine qui m’attrapa, l’horrible envie de tout casser, de me manger les doigts. (Quelque part une petite voix me disait pourtant : insiste, persiste, maintenant tu dois tout comprendre). (Alors j’ai insisté) et pendant ce temps j’ai eu l’impression que mon organisme se vidait, que mon corps se dépeuplait. J’ai pensé me transformer en martyr, devenir l’égal de Jeanne D’arc ou du type de la place Thian’anmen. Actress me semblait chercher le corps à corps, la lutte à mort. Et j’ai gagné, ou tout du moins j’ai résisté : un vainqueur-benêt qui a réussi à écouter 80 minutes de bouse sans tourner de l’oeil.

Après coup je me suis questionné. Comment Actress a-t-il pu faire ça ? Quand on lit son communiqué officiel (nouvel onglet) annonçant l’album, on ne comprend rien. Sur le coup j’ai voulu croire qu’il s’agissait d’une collection de brouillons torchés il y a des années (de la mauvaise came avec au moins un vague intérêt archéologique et historique). Mais même pas, Ghettoville a beau être "a sequel to Hazyville", il s’agit bien de nouveaux morceaux parfaitement assumés par son auteur. C’est là que tout ça me dépasse. Ghettoville fait régresser Actress sur tous les plans : objectivement il y a moins de boulot de finition, moins de précision conceptuelle et moins d’idées étonnantes que sur tous ses autres disques. On dirait en fait une succession d’intuitions plus ou moins aléatoires qui, au lieu de servir de tremplins pour élaborer des morceaux crédibles, ont simplement été posées là, savamment étalées sur d’interminables minutes sans respiration ni aspérité. Si la chose est si étonnante, c’est que le foutage de gueule est gros, si gros qu’il ne peut plus être une maladresse : c’est une volonté. La volonté de se foutre de notre gueule, de frustrer la moindre de nos envies, de prendre le contre-pied de nos attentes les plus légitimes.

Actress a semble-t-il complètement délaissé le champ de la musicalité, et ce pour la première fois. Son projet n’est plus qu’une expérience dialectique avec le public d’une part, avec le journalisme et les institutions d’autre part. Rien d’autre que ça : brandir un discours cybergothique, y associer de la musique en phase terminale, et voir comment les gens réagissent. Et au résultat, ils ne réagissent ni bien, ni mal, mais plutôt tièdement, vaguement indifférents. N’est pas Duchamp qui veut.

Pour le reste, Ghettoville ne possède artistiquement pas le moins intérêt. Actress ne nous tend guère plus que des pièges enfantins comme : annoncer une basse funky pour ensuite nous emmerder avec des ambiances sinistres, poser en plein milieu de morceau un interminable break rythmique qui repart sur la mauvaise mesure, appeler un morceau "rap" alors qu’en fait ce n’est pas du rap. Bon. Et quand il ne blague pas, Actress fait du R.I.P. et du Splazsh sans la conviction ni la fermeté esthétique.

Et le pire dans tout ça ? C’est que je suis certain qu’Actress n’a pas fini de me torturer. Et peut-être même avec ce disque (crétin que je suis).

Julien Lafond-Laumond

Brasser la merde

3 commentaires

  1. Zwei Kreise

    Pour une fois je vais m'inscrire en faux, car je trouve que cet album est vraiment un grand disque.

    Torturé, abscons, inhabituel, quasi-antipathique, et c'est à mon avis ce qui le rend fascinant.

    Il est vrai que à mon avis je resterai un inconditionnel de R.I.P. mais Ghettoville passe en boucle chez moi depuis la sortie (depuis le stream NPR même) et je ne m'en lasse pas.

    Et effectivement, beaucoup parlent du côté désenchanté de l'album, comme si c'était une chose négative, alors que c'est visiblement le thème dominant du disque, du titre à la pochette, en passant par les noms des tracks. C'est un disque gris, froid, délavé, qui utilise les attentes du public et des critiques pour mieux les prendre à contrepied.

    Reste à voir si le disque tiendra sur la longueur, mais en ce qui me concerne je pense déjà avoir la réponse.

  2. Damien

    J'avais lu des critiques des anciens albums d'Actress en forme de tas d'insultes sur l'ancienne version de votre site, ça m'avait bien agacé. Vous continuez, mais en plus sobre. Ghettoville est un bon album, je l'aime de plus en plus, c'est mal foutu et mais y'a un truc qui se dégage, y'a pas à chier. Les films de Jean Rouch me font le même effet, c'est mal chiadé, je pleure devant "Moi, un Noir"; bah en écoutant Ghettoville je groove, et puis je suis mélancolique, et les boucles m'agacent mais en même temps elles ont un goût de reviens-y, et après ça je regroove. Je vois pas où est le foutage de gueule ("foutage de gueule", c'est ce que disait mon prof de dessin complètement con devant des tableaux de De Kooning).

    1. SIMONALIB

      Jean Rouch face à Actress [fallait-y-penser] mais sa me parle !

    ce pseudo est à toi ? entre ton ticket

    pas de compte : ton pseudo est protégé par un ticket que ton navigateur garde pour toi.

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