
chronique · 2 avril 2014 · Musiques électroniques
BLOODYMINDED
Within the Walls
« Il n’y aura plus de jeu nulle part, mais une terreur sans nom devant tout ce qui est pourri, devant ce qui crânait encore… » (Georges Ribemont-Dessaignes, Manifeste à l’huile, 1920 in DADA-I, Paris, 1978, p 16)
par Mélanie Meyer
Accoler les mots en une litanie incandescente. Augmenter cela par une abrasion sonore. Voilà l’enjeu maximaliste d’un sous-genre considéré comme mineur. Inaccessible, intransigeant, impérieux, le Power Electronics est une manière de mise en haine musicale de toutes les désespérances, les intolérances, les défaillances des équilibres nominaux face aux frustrations engendrées par l’incompréhension globale.
Créé en 1995 sur les ruines du groupe industriel noise Intrinsic Action, Bloodyminded est une des figures de la scène aux États-Unis. Cinq albums depuis les débuts du projet mais… 6 années depuis le dernier, Magnetism… Il est assez intéressant d’être invité à l’écoute par une plage non seulement purement Death Industrial mais encore muette. Les synthétiseurs sont à l’honneur, associés à des captations de field-recording. All The Cities are Occupied s’impose telle l’obsession lynchienne à l’œuvre dans Eraserhead. Un roulement métallique perpétuel aliène, met en tension puis s’éteint lentement. Le rythme calciné est ponctué par des ouvertures et fermetures sonores qui amplifient l’écoute. À l’issue du morceau, il semblerait que l’on ait cheminé aux côtés d’un Brighter Death Now au son plus brillant. Désormais installé, ce sentiment est immédiatement annihilé par Within the Walls. La déconstruction Noise s’impose frontalement : elle détruit toute atmosphérique. Dès lors, ne subsiste que la saturation bruitiste et industrielle convoquée tel un héritage exhumé de Whitehouse. Alors que l’environnement sonore se fait hystérisant, l’organisation de la rage verbale construit la spécificité du projet. En cela, Bloodyminded se démarque de son auguste parent. Cette spécificité s’impose d’abord par la succession puis par l’empilement des voix de Mark Solotroff, James Moy et Isidro Reyes. Se revendiquant d’influences telles que Crass ou Extreme Noise Terror, le groupe affectionne particulièrement l’effet de meute dans les hurlements. Si l’on y associe le format terroriste ultracourt des morceaux intitulés Token (9 secondes, c’est possible…), c’est le Crust punk qui est convoqué.
Mais là encore, les pistes sont brouillées car, pour en revenir aux voix, le chant développe la caractéristique d’entrecroiser les idiomes en des aphorismes à la limite de l’hermétisme. En effet, l’alternance voire la superposition de l’anglais et de l’espagnol développe l’identité de Bloodyminded. L’opus se clôt sur une splendide réorchestration du morceau de Locrian, Inverted Ruins. Démarrant sur la même boucle métallique utilisée en ouverture d’album, il développe un amoncellement de nappes lourdes et lancinantes, répétées inlassablement, brisées çà et là par des cut off ponctuels qui finissent par s’imposer, pour le mener à son ultime disparition. Seule la scansion de Mark Solotroff imprime la véritable modulation. La voix, en retrait, comme erratique, chante enfin pour se faire plaintive puis revendicatrice.
Mais contrairement au reste, le désespoir s’est irrémédiablement installé. Within the Walls, c’est cette errance brutale qui mène à une forme de démobilisation de l’esprit. Un labyrinthe mental dans lequel le sens n’a plus de sens. Une théorie du zéro. Celle d’un nombre qui porte en lui l’infini et qui ne viendra jamais.






Brasser la merde
12 commentaires
poney
c'est insupportable
Mélanie Meyer
c'est laconique... Peux-tu préciser?
sb
@Poney Ce n'est pourtant pas plus insupportable que le dernier Emmanuel Seigner... Je rigole, je préfère celui-ci... J'en même avais parlé sur mon blog en novembre 2013... Je me sens moins seul... Merci SWQW.
Mélanie Meyer
Moi aussi...
Tenebryon
J'ai rarement entendu aussi repoussant comme album ^^ C'est paradoxalement viscéralement attirant, mais je me vois pas écouter ça en marchant pour aller en cours, ni même ailleurs, ni même acheter l'album. En fait, je vais plutôt dire que j'ai fait la connaissance du démon sonore, et m'en tiendrai là. Je pensais qu'ils ajouteraient un rythme à la rage par exemple. Non non, juste du bruit, lancinant, ou roulant, ou crissant, ou lobotomisant, mais en continu c'est important. La seule modulation proche de ce qui se rapproche d'une pulsation à laquelle s'accrocher, c'est la ligne électronique de Inverted Ruins. Je trouve que le message haineux aurait été plus saisissant s'ils avaient alterné ces rites saturés psychopathes (95% de l'album) avec des morceaux plus contrastés, plus profonds, comme ce dernier. Et qu'ils avaient daigné donner à leur message une ambition plus grande en terme musical que celle de faire gerber. C'est presque du mépris que de faire QUE du mal à l'oreille, la moindre des choses pour éviter l'engourdissement (proche du rigor mortis compulsif) aurait été de varier les tortures. On aurait dit que c'était osé. Là c'est du mal mauvais. C'est dire.
Bobylibob
Sérieusement ? Plutôt aller à une expo d'art contemporain que d'écouter une minute de cette daube. Les gens qui écoutent ça doivent vraiment avoir des trucs à expier.
sb
"des trucs à expier" pouf pouf pouf quelle ineptie quand on se situe par delà le bien et le mal. Non, pour moi le Harsh c'est comme se baigner dans l'océan sans combinaison de plongée quand il y a des grosses vagues et que le courant t'emmène imperceptiblement au large. Quand l'eau est froide, ce n'est pas de prime abord très agréable mais c'est impressionnant et toujours plus vivifiant que dans sa baignoire (à moins d'y être à plusieurs) et c'est toujours préférable à la foule....
@Tenebryon Ce disque est encore plutôt gentillet comparé à http://crowhurst.bandcamp.com/album/s-n-u-f-f
Tenebryon
@sb
Je crois que je commence à saisir ce qu'il y a de substance derrière ce "Harsh" ou "Power Electronics". C'est vrai que ton truc là est pas mal malsain aussi (putain un EP vomitif sur les Snuff movies, rien que ça) mais du coup, ça variait un peu de Bloodyminded, et en revenant à ce dernier je lui ai un peu pardonné. En fait je crois que ce qui m'a le plus fait ***** (chier) c'est le mal aux oreilles ^^ une fois le volume baissé j'ai peu à peu saisi ta métaphore de l'océan (j'aime comprendre ce que les autres comprennent, et ressentir ce que les autres ressentent, sauf les dessous de bras). Bref, la prochaine fois que je vois un truc comme ça, je laisserai quelques secondes supplémentaires avant de fermer l'onglet et de me scarifier les bras ;) Ceci dit, cela ne change pas le fait que question créativité, on repassera. Quitte à aller toujours plus loin dans le trash auditif, ils pourraient chercher de la nouveauté, ou de la variation. Il y a beaucoup de manières supplémentaire d'occasionner des dégâts mentaux similaires. Je pense que comme c'est de la musique de micro-micro-niche, il y a pas beaucoup de concurrence pour faire avancer le shmilblic, n'est-il pas ?
sb
Ce disque ne me fait pas mal aux oreilles. Je pense que c'est à la fois une question d'habitude et une question de son. Le son de ce disque est parfait pour moi dans mon bureau mais ça passe très mal dans mon salon (peut-être parce que la pièce est plus grande). Je ne trouve pas qu'il manque de variation... Le dernier morceau est beaucoup plus pop que les premiers. Et puis l'absence de variation ne me dérange pas... Jette un œil à http://vimeo.com/86880114... Tu verras, il n'y a pas beaucoup de variation et pourtant c'est fantastique. Je ne suis pas certain que le but soit d'occasionner des dégâts mentaux... Quand j'ai découvert Autechre, j'ai cru pendant un moment qu'il fallait être un peu taré pour écouter ce genre de musique et que l'on ne devait pas être nombreux à aimer... Depuis, j'ai un peu changé d'avis. Je ne vois pas pourquoi, il y aurait moins de concurrence pour faire avancer le shmilblic ici qu'ailleurs. J'ai un pote qui fait du Harsh (http://omaniescum.bandcamp.com/album/mademoiselle-h-l-ne-lp) et il y a un public pour ce type de musique même dans une petite ville comme Poitiers. Ce n'est d'ailleurs pas le seul sur Poitiers : http://solituderecords.bandcamp.com/album/solilok-luxengloude-cd-r
sb
oups le lien vimeo : http://vimeo.com/86880114
Tenebryon
Ben tu sais quoi, Solilok, Omaniescum Aorisum et Julian Day, ben ça m'a beaucoup plu. Vraiment. J'ai tout écouté, jusqu'au bout, et j'ai vraiment pris plaisir. Même si le son de Lovers réside pour la part belle dans l'image qui l'accompagne, cela reste transportant. Quand aux deux EP de Harsh, ils se distinguent beaucoup de Bloodyminded justement, beaucoup plus osés, voire créatifs, c'est ça que j'appelle varier les plaisirs, et pour le coup j'ai aimé. Mademoiselle Hélène avec les extraits désarmants du Boucher et ces pics de rage au milieu de tumultes olympiques sonores, Solilok aussi, ses folies qui tournent ou qui hurlent, il y a une vraie esthétique du bruit viscéral. Bien bien, j'ajoute donc Harsh-Power Electronics à mon tableau de chasse. Merci donc.
sb
" ils se distinguent beaucoup de Bloodyminded justement, beaucoup plus osés"
Je me demande comment tu traduirais "It was awesome looking at the ground seeing a mass of bodies on top of a mass of pictures of naked bodies and holes, thrashing around" http://boundtodie.blogspot.fr/
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