
Austin, Texas. Albuquerque, Nouveau Mexique. Il y a quelques mois, deux inconnus au bataillon composent et enregistrent un album hallucinant, Haunts. Si les noms de Ben Roe Jr et Cody Spence Drasser (qui semble avoir été guitariste d’un épouvantable groupe de brutal death metal new yorkais dans les années 90) ne nous évoquent rien, celui du producteur James Plotkin nous titille le cortex : on peut ne pas goûter au doom hurlant de Khanate mais Plotkin restera à jamais associé à Evanescence, l’album immortel de Scorn (et l’on n’oubliera pas sa fructueuse collaboration avec Mark Spybey sur A Peripheral Blur).
La chose née de l’union sonique de Roe et Drasser s’appelle Caulbearer. Littéralement : « celui qui porte une coiffe ». Pas très excitant, j'en conviens. Mais en anglais d’obstétrique, un caul bearer désigne un nouveau-né dont le visage et la tête (parfois plus) sont enveloppés d’une fine membrane amniotique – caul donc –, également appelée veil (voile), ou encore hood (capuchon, capot, capote..). Une seconde peau, en somme. Et précisément la musique de nos siamois s’arrime à votre âme comme un cybersymbiote et la recouvre entièrement – scaphandre idéal pour l'exploration de nos paysages intérieurs. C'est que nous autres avaleurs de drone et d’ambient sommes en quête de nos propres monolithes – nous cherchons l’intensité pure, la modification de nos états de conscience – la plongée dans les abîmes de l’espace-temps. La gnose. Sourds aux émotions simples suscitées par une entêtante mélodie, un rythme bondissant ou tel accord mineur déchirant. Traumatisés à vie par le Requiem de Ligeti. Mais que retentissent les échos post-industriels de présents parallèles peuplés de spectres, d’usines automatisées, de grondements chthoniens et de machines d’assauts, et les chambres infinies de l’après-vie deviennent aussitôt nos repaires de prédilection.
Ainsi d’Haunts. Pas le temps de gamberger : The Absorbing Ghost vous aspire direct. Vous ne le voyez pas venir. À la rigueur vous prenez ça pour un train. Vous êtes assis tranquilou et l’instant d’après vous lévitez dans un cercle aveuglant. Un battement de cils plus loin, vous émergez seul(e) dans les sous-sols d’une cité de silice où il vous semble apercevoir le fantôme pixellisé de Tim Hecker...
En dix mouvements d’une densité hors du commun, de la soufflerie mortelle de Siege Machines III aux voix d'outre-matière, mi-insectoïdes mi-rocailleuses, résonnant dans les nefs abandonnées des Shipwrecked Cathedrals, Caulbearer nous fait visiter un monde terriblement abrasif, par-delà le bien et le mal. Ce monde d’où Dieu semble avoir définitivement disparu n’est ni celui, démoniaque, du dark ambient et de ses angoisses lovecrafetiennes, ni celui, planant, de l’ambient classique : asservi aux machines, totalement inhumaines mais – et c’est sans doute la leçon du lumineux Infinite Rooms of Afterlife II et de ses ultimes notes de guitare – non dénuées d'une singulière beauté, il nous assaille de flux corrosifs sans reflux, seulement remplacés par d’autres, drones autoréplicants jusqu’au bruit blanc entre les murs de cathédrales naufragées.






Brasser la merde