silent weapons for quiet wars

chronique · 9 mars 2013 · Musiques électroniques

Cornelius

NHK デザインあ (Design Ah!)

par Julien Lafond-Laumond

Pour nous occidentaux, le parcours du japonais Cornelius s’est arrêté au mieux en 2007, au moment de son dernier album Sensuous. « Au mieux », parce que malgré ses qualités époustouflantes, cet opus avait déjà été incroyablement snobé par la plupart des médias spécialisés. De Cornelius, nous connaissons en fait surtout ses albums Fantasma et Point, sortis en 1997 et 2001. Cela commence à dater, et beaucoup ont du coup oublié à quel point Keigo Oyomada était en ce temps une promesse révolutionnaire.

Fantasma a été l’un des disques indie-rock les plus dérangés de sa décennie, sorte de crossover impensable entre My Bloody Valentine et The Avalanches (avec quelques années d’avance). Point, pour sa part, a offert certains des singles et clips les plus conceptuels qu’MTV ait jamais osé diffuser en pleine journée.

Seulement depuis, Cornelius est redevenu ce qu’il était au départ : une incongruité nippone, une étrangeté qu’en tant que bon cartésien, on ne peut pas comprendre. Les apparitions dans les jeux vidéo ou les shows japonais, c’est pas fait pour nous, pas plus que les méga compils de remixes ou les productions pour chanteuses indigènes. Son emploi a certes été bien rempli, mais nous n’y avons donc rien capté, pas plus que nous ne captons quelque chose à Takeshi Kitano dès qu’il ne fait plus de films à portée internationale.

Pourtant en 2013, surprise, nous pouvons enfin réécouter quelque chose de Cornelius qui soit à peu près assimilable. Oh pas un nouvel album, ce serait trop simple, mais la bande-son d’une mini-série télé qui vise à « repenser les objets du quotidien dans une perspective esthétique, dans le but d’éduquer enfants et adultes aux joies du design ». On n’est pas à une excentricité près, donc on accepte le deal. On l’accepte et en même temps on s’en fout un peu : l’important, pour nous, c’est bien sûr uniquement de pouvoir écouter d’une traite 40 minutes inédites du prodige.

Et de ce point de vue, on n’est pas déçus. Composé de 25 vignettes d’en moyenne 1min30, NHK "Design Ah!" est un splendide résumé de ce que peut faire le Japonais. Son projet est ici de rechercher les formules canoniques qui résument le plus simplement du monde son audace de musicien. L’équation possède trois termes : l’exigence minimaliste d’un Alva Noto ou d’un Ikeda, la naïveté et l’ancrage culturel de la j-pop et les harmonies vocales des Beach Boys. Trois termes seulement, mais qui sont particulièrement difficiles à articuler ensemble.

Cornelius, bien évidemment, arrive à résoudre tranquillement ce problème. Sa musique a ici la viralité d’un jingle, la simplicité d’un jeu de crèche et l’intelligence scientifique d’un objet hi-tech. NHK "Design Ah!" est en ce sens raccord avec le projet qu’il illustre : c’est autant une bande-son pour parents savants que pour bébés gazouilleurs.

J’ai beau chercher dans ma tête, je ne vois pas d’autre musicien capable d’une telle prouesse. Dans les années 60 et 70, il y a bien eu François de Roubaix, dont les explorations formelles ont entre autres abouti à « Chapi Chapo ». Mais à part lui, qui d’autre peut prétendre occuper simultanément les champs de l’avant-garde et de l’éducation sensorielle ? Cornelius a délaissé les projets pop pour entrer dans la recherche fondamentale : la recherche des liens anthropologiques entre humanité et nouvelles technologies. Ça a l’air chiant dit comme ça, mais au contraire, ça donne envie de se mettre par terre sur le dos et de rigoler en rotant de bon coeur. Tentant, non ?

Julien Lafond-Laumond

Brasser la merde

4 commentaires

  1. samaneou

    C est pas terrible. Pour ma part si Cornélius a disparu des rayons disques francais c est a cause de la qualité discutable de ses disque. Par contre écrire " Les apparitions dans les jeux vidéo..., c’est pas fait pour nous[les français]" en 2013 fallait oser.

  2. julienl

    Oh ben oui, Cornelius qui fait des bande-sons pour un jeu Game Boy Advance quand cette console n'existe presque plus chez nous, tu crois que c'est fait pour nous intéresser ?

    Disons qu'en France ou aux E-U, on a pas le même rapport aux jeu vidéos, qui tendent à devenir des films interactifs et qui sont donc musicalement envisagés comme des BO de films.

    Au Japon, le rapport entre musique et gameplay peut être envisagé comme direct. Et ça, nous n'y sommes pas habitués, non. Par exemple le fantastique "Rez" sorti sur PS2 en 2001, assez incompris en Occident, et qui est la partouze la plus formidable possible entre jeu d'arcade et expérimentations sonores.

    Sinon, je t'aime bien ton cynisme et ton avis pour le moins définitif. Je crois qu'en le prenant dans n'importe quel sens, Sensuous est le disque le plus abouti de Cornelius. Alors, pourquoi il n'a même pas été correctement distribué en France ? Parce qu'il était d'une qualité discutable ? Non, parce que les structures japonaises ont bien compris qu'économiquement ça valait pas le coup, et que Cornelius ne pouvait ici pas devenir autre chose qu'un simple amusement exotique.

  3. samanrou

    Je suis d accord sur le fait que la musique japonaise est mal distribuée en occident. Pour les musiques de jeux je ne pense pas que Sun Araw soit devenu hype par hasard grace a "Hotline Miami". Ca fait un moment que les ost de jeux sont considérées comme des oeuvres a part entière.

  4. Julien_LL

    Oui ! Un des exemples les plus criants est la BO de Splinter Cell 3 par Amon Tobin.

    Après, comme je le disais, ça reste des morceaux balancées pour illustrer un jeu comme on illustrerait un film. Le travail de Cornelius pour des jeux vidéos, expositions, etc. n'est pas simplement de vendre ses morceaux mais de participer complètement au processus créatif du dispositif. C'est quand même une sacrée nuance je trouve !

    Allez, mais tout ça reste un détail.

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