Il y a tout juste vingt ans, John Zorn commençait son projet musical le plus reconnu : Masada. A ses côtés se tenait Dave Douglas (nouvel onglet), empoignant sa trompette vigoureusement, la présentant comme une arme, dont la cible était clairement les frontières du jazz, voire de la musique en général. Dès lors les quatre musiciens du groupe colonisèrent des terres musicales encore jamais explorées. C'est grâce à ce projet que le trompettiste se fit un nom et devint au fil du temps un phare du jazz moderne, de la musique créative américaine. Depuis ses débuts, Dave Douglas nous transporte dans ses univers, plus ou moins expérimentaux, mais toujours avec ingéniosité et humour.
Avec sa formation en quintet, le musicien et explorateur musical signe un deuxième album cette année : Time Travel. Je me suis donc empressé de l'écouter, espérant trouver un peu de nouveauté et d'originalité, peut-être un jazz moins aseptisé que dans la tendance actuelle. Et lorsque l'on s'apprête à écouter la musique de Dave Douglas, on s'attend justement à de l'inattendu!
Première surprise, le premier titre Bridge to Nowhere sonne un peu Monk, un jazz apparemment simpliste aux sonorités grinçantes. Les morceaux passent et à mon plus grand étonnement, je me rends compte que Time Travel est simplement un album de hard-bop. Le titre prend alors tout son sens dans ma petite tête : Dave Douglas nous fait replonger dans les années cinquante et soixante. Les chorus, au jeu in-out intellectualisé, parfois complètement free et les structures très contemporaines nous éloignent cependant des Clifford Brown et autres hard-bopper de l'époque en question. L'ère du recyclage n'échappe pas à Dave Douglas, qui via Time Travelnous livre une musique hybride, en mettant un pied dans le passé, l'autre s'appuyant subtilement dans le présent.
Ça sonne bien, ça sonne entre deux temps - une esthétique savamment dosée -, mais ça sonne mainstream ! Rien de bien audacieux dans ce nouvel opus, qui s'ajoute tout de même logiquement à la longue liste des bons albums de neo-bop. On pourra souligner le jeu du pianiste Matt Mitchell, qui redonne un peu de fraicheur à ce hard-bop aux sensations de déjà-vu. Sa main gauche est légère, ses accords modernes sont d'une efficacité redoutable, ses improvisations captivantes. On remarquera aussi le troisième morceau de l'album, Law of Historical Memory, une spirale infernale entre beauté et effroi : tout simplement magnifique !
Hormis quelques passages (dont le superbe Law of Historical Memory), cet album est en réalité du hard-bop revisité façon Dave Douglas. Malgré les prouesses des cinq musiciens, je ne peux m'empêcher d'être un peu déçu. J'aurai attendu du trompettiste une musique plus inventive dans le son et les textures.
Ses modes d'expression, son écriture atypique et ses touches d'humour ont fait l'originalité des univers de Dave Douglas. Cependant, à force d'utiliser les mêmes outils, l'inattendu devient attendu. Ces marques de fabrique, qu'il rattachait à des métissages musicaux, à des recherches sur le son, sont ici rattachées à un jazz vieux de presque soixante ans. Ce voyage dans le temps que Dave Douglas accomplit, il n'est pas le premier à l'avoir fait. Je ne parle pas de Christopher Lloyd, mais bel et bien de la quasi-totalité des grands noms du jazz : Herbie Hancock, Wayne Shorter, Winton Marsalis... N'y passons pas l'après-midi, la liste de ceux qui, à un moment de leur carrière, se sont retourné vers la légendaire décennie du hard-bop, est très longue. Et pour la plupart, ce regard en arrière fut suivi d'un coup de frein non pas de leur inventivité, mais de leur ancrage stylistique dans le présent. Dave Douglas signe ici un excellent album néo-bop, mais il faut espérer que son ingéniosité reste au service du présent, et non du passé.






Brasser la merde
1 commentaire
LE CALVE
Un article haut en couleur, savamment illustré par des références précises et parlantes. Une belle mise en perspective d'un bel album. J'attends la prochaine chronique avec une sincère impatience.
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