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Pochette de Somewhere

chronique · 3 juillet 2013 · Autre

Keith Jarrett/Gary Peacock/Jack DeJohnette

Somewhere

par Matthieu Truffinet

Toute la musique jazz se base sur un répertoire de compositions, écrites de la façon la plus dépouillée possible (uniquement le thème et la grille d’accords, généralement), qu’on appelle des standards. Ces morceaux, appartenant ainsi à une large culture collective populaire, sont successivement interprétés plus ou moins librement par de nombreux artistes différents, chacun pouvant leur apporter une mise en relief, une personnalité, un style et un contexte temporel nouveau. Le « Standards Trio », composé de Keith Jarrett (nouvel onglet), Gary Peacock et Jack DeJohnette, actif depuis 1983, travaillant exclusivement sur ce matériau d’une façon réfléchie, rigoureuse et profonde. Pas un enjeu de composition, donc, mais un travail de réinterprétation très poussé de tout un pan de l’histoire du jazz.

On insistera peu sur le talent, la virtuosité et la finesse du jeu instrumental des musiciens. Toute personne dotée d’au moins un tympan et d’un nerf auditif à peu près performant n’a je pense pas besoin de moi pour se rendre compte de la profondeur des nuances du piano de Jarrett, de la complexité rythmique du jeu de Jack DeJohnette… en bref, du niveau monstrueux de ces trois géants. L’appréhension de ces différents standards par le trio nous intéressera en effet ici davantage.

L’album s’ouvre sur une improvisation libre sur la grille du célèbre « Solar» de Miles Davis, ne s’appuyant qu’occasionnellement sur des motifs du thème. On est très loin du format classique de bœuf (thème-improvisation-thème), pourtant la composition originale se fait ressentir tout le long du morceau. C’est notamment le seul standard de jazz instrumental qui sera interprété ici, le groupe se concentrant ensuite sur un répertoire initialement vocal, à travers d’une part la reprise de trois chansons des années 30 (« Stars Fell on Alabama », « Between the devil and the deep blue sea» et « I thought about you ») ; et d’autre part la réinterprétation de deux morceaux du chef d’œuvre qu’est West Side Story (« Somewhere » et « Tonight »). A proprement parler, les morceaux issus de West Side Story ne sont pas réellement des standards. Le trio, creusant à l’essence même de la tradition jazz construite entre autre sur la « standardisation » de chansons célèbres populaires, notamment de Broadway (de nombreux thèmes de Gershwin sont par exemple à l’origine de standards parmi les plus célèbres), reprennent ces morceaux à travers le filtre d’une écriture et d’une approche fondamentalement jazz.

Si ces approches témoignent d’une très grande finesse et d’une très grande compréhension de la culture jazz, on peut néanmoins leur reprocher une certaine rigidité. Si en effet, une démarche fondamentale du jazz est de « standardiser » une partie de la culture populaire, c’est-à-dire transformer le matériau musical extrait de ces thèmes célèbres (on pourrait dire « mainstream ») à travers ce « filtre jazz » en question ; on ne peut alors que regretter dans une certaine mesure le désintérêt que semblent avoir ce trio pour une culture plus contemporaine. Ainsi, lorsqu’Ahmad Jamal reprenait Stevie Wonder, que Miles Davis reprenait Michael Jackson ou que plus récemment Brad Melhdau reprenait Radiohead, leur approche était d’un côté beaucoup plus dynamique.

Entendons-nous bien, la musique qui découle de cette performance live est magnifique, et ce disque s’écoute avec autant d’intérêt que de plaisir. Mais elle est aussi explicitement intellectualisée et témoigne d’une certaine position artistique. C’est ce que nous tentons ici d’analyser.

Car ce côté figé semble montrer la volonté de redonner vie à un supposé âge d’or du jazz, plus que d’assurer un mouvement en avant, une continuation. Cet enjeu a beau être discutable, il est néanmoins très réussi, tant le matériau musical exploité que l’on pourrait facilement trouver usé est ici passionnant. Et s’ouvrent alors de nombreuses questions concernant l’avenir du jazz : la tradition de « standardisation » n’aurait-elle pas finalement perdu de son sens, ne serait-elle pas devenue anachronique ? Et comment imaginer une rupture à la tradition : une simple réappropriation du répertoire existant est-elle pertinente ?

Matthieu Truffinet

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