
Au contraire de ce que peuvent prétendre nombre d’indépendantistes acharnés ou de défenseurs utopistes de l’underground, non, les musiques les plus alternatives ne sont pas forcément les plus passionnantes. L’écrasante majorité des sorties « homemade », réalisées en vase-clos, manquent le plus souvent et de technique, et d’expérience. Le bricolage solitaire ou le tapage de nouilles à quelques-uns, ça a franchement des limites ; personne pour contredire, personne pour faire réfléchir, aucune rencontre pour s’ajuster ou se faire avancer… ça donne le plus souvent une musique étriquée, immature et vite à court de souffle.
Et puis il y a quelques exceptions. Comme Stara Rzeka. Honnêtement, je suis incapable de vous donner des tonnes d’informations intéressantes sur ce projet. Tout ce que je peux vous dire est qu’il s’agit d’un one-man band polonais dont le membre unique, Kuba Ziolek (nouvel onglet), est aussi impliqué dans plein d’autres groupes que personne ne connaît. Tout le reste est écrit en polonais, et le polonais, je ne le lis pas. J’en déduis quand même que ce type est un activiste au sens large, qui s’adresse à une scène nationale pas si riquiqui que ça, en tout cas marquée par un certain dynamisme de passionnés. Ce genre de communautés est courant partout dans le monde et dans tous les styles, mais ne produit rarement autre chose que des enregistrements stéréotypés et autoréférencés, qu’on écoute plus par exotisme ou par goût hyper spécialisé que par réel intérêt créatif. Là pourtant la surprise est forte : Cień Chmury Nad Ukrytym Polem fait preuve d’une ouverture d’esprit, d’une maîtrise et d’une audace totalement bluffantes pour une sortie de ce type. Oui c’est un disque issu du fin fond de l’underground polonais, mais en terme musical, il parle à tous, et avec sacrément de conviction.
Pour expliquer un petit peu en quoi consiste cet album, je suis obligé de vous renvoyer à deux autres grands projets obscurs de ces dernières années. Je pense en premier à Have a Nice Life (nouvel onglet). En 2008, Have a Nice Life avait sorti de nulle part Deathconsciousness (nouvel onglet), un double-album pharaonique où le post-punk se retrouvait par miracle projeté au milieu d’étendues post-rock et black-metal. Stara Rzeka rappelle ce disque incroyable par son intensité émotionnelle, ses tentations extrêmes et ses compositions hybrides et transgenres. L’autre grande référence qui me vient à l’esprit est Natural Snow Buildings (nouvel onglet), ce duo français qui depuis une dizaine d’années occupe les devants de la scène ambient-folk en compagnie de Grouper. Natural Snow Buildings a au fil des années développé une esthétique particulière, où leur folk éthéré est contaminé de drones massifs et incessants. Stara Rzeka rappelle aussi ce style par ses climats changeants, ses accalmies acoustiques et son attrait pour les saturations.
En termes de talent, de cohérence et d’indépendance, Stara Rzeka fait partie de l’élite de l’underground, celle qui peut facilement basculer de l’anonymat total au statut tant convoité de projet culte. Je ne garantis pas qu’il puisse le devenir, mais il en a les moyens : il suffirait de quelques dizaines d’articles comme le nôtre, si possible dans quelques médias anglophones bien influents, et la machine serait lancée.
Le premier titre du disque est une preuve étourdissante de mon enthousiasme. Après une ouverture acoustique très réussie, « Przebudzenie Boga Wschodu » évolue en douceur vers une électronique Berlin School (nouvel onglet) à laquelle se greffe une guitare, une basse et des syncopes rythmiques typiques de Tortoise période TNT. Puis, tout aussi progressivement, un riff sombre apparaît, annonciateur de décharges black metal carrément flippantes et d’ambiances finales beaucoup plus noires et abstraites.
Je ne vous ferai pas la même description pour les cinq autres compos, mais comprenez bien qu’elles sont toutes aussi évolutives et bien menées. Le cœur de l’album est dans l’ensemble plus émouvant que ses extrémités, avec des atmosphères plus tristes, quelques touches shoegaze, quelques éléments néo-classiques et des belles mélodies synthétiques (« Nächtlich Spaziergang Durch Klinger »). A l’autre bout du disque, on trouve au contraire « My Only Child », reprise où la chanson douce de Nico devient une angoissante comptine d’apocalypse proche du doom.
En fait, Cień Chmury Nad Ukrytym Polem est un grand disque métissé où au travers d’un seul homme se rejoignent des dizaines de contrées musicales. Ce n’est même pas un disque décousu : tous ces genres, toutes ces orientations se tiennent et se lient par des valeurs communes, par un amour partagé pour la contemplation et l’expression mélancolique. C’est un grand récit d’aventure, un long poème sale, un disque à l’exposition mineure et à la portée majeure qui finalement mériterait la reconnaissance de tous si seulement le monde était moins biaisé. Mais enfin, dans le pire des cas, si ce disque restait un petit pet dans l’infini, on pourra quand même se réjouir d’être un ardent défenseur de l’underground, à militer pour une musique que personne n’écoute et avec comme seuls soutiens quelques centaines de Polonais bizarres. Au moins on combattra pour une cause pas comme les autres.






Brasser la merde
1 commentaire
schlounga
dziękuję
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