silent weapons for quiet wars

Pochette de Éléor

chronique · 25 mars 2015 · Autre

Dominique A

Éléor

Dominique A offre avec Éléor un album d'une beauté pure, chaleureux et rassurant dans son instrumentation, glacé et mélancolique dans ses thèmes. Indispensable, comme toujours.

par Blacksad

Les ours polaires crèvent sur la banquise qui fond. Des fanatiques se font sauter dans l'indifférence générale là où l'humanité est née. Ils brûlent des lieux d'histoire et des saxophones. Ils ont même attaqué un musée près de ce qui fut Carthage. Non loin, un Etat dont on ne citera pas le nom attise la haine de tout le globe, mais reste inattaquable. Chez nous, on fait la gueule parce qu'une chaîne de télévision a fait une énième connerie. Tant mieux, ça fait de l’audience, on est forts pour pleurer les gens dont on ne connaissait pas le nom : il y a quelques mois, des gens qu'on aimait pas trop sont morts, et nous étions tous en deuil. Les fascisants gagnent du terrain. Mais à quoi bon les contrer, on n'a plus foi en la politique. De l'autre côté de l'océan, il y a moins de sénateurs noirs que lors de l'abolition de l'esclavage. Des soit-disants gardiens de l'ordre semblent tuer pour le plaisir. Au milieu de cette mélasse, il ne nous reste plus que la beauté. Éléor est l'oeuvre prescrite aux désœuvrés, aux pessimistes, aux désespérés, à tous ceux qui pensent que l'amour est mort et que le monde court a sa perte. Il ne leur fera pas changer d'avis. Mais pour un instant, ils oublieront la fatalité.

Il y a quelque chose de rassurant, en cette année de merde, à retrouver Dominique A. Un drôle de bonhomme, Dominique Ané. Dès ses débuts synthpop, certains le différenciaient déjà du reste de la scène française, avec ses chansons simples mais belles, ses mélodies raffinées, sa voix assurée et charmante. Maintenant, Ané a 10 albums, une poignée de lives et de compils au compteur. Presque tous ont vieillis comme des millésimes. Les seules fausses notes, c'est la parenthèse rock Remué et Auguri (même pas de mauvais albums). Il y a eu quelques succès, c'est vrai. Mais il y a surtout eu la consécration de Vers Les Lueurs, en 2012 : disque pop et magique, orchestral et ambitieux. Et il y a même eu une victoire de la musique, mais ça, c'est un peu tabou, même Kavinsky en a choppé une.

Se replonger dans sa discographie gigantesque (rééditée il y a quelques années), jeter un œil à sa collaboration avec Étienne Daho, lire son dernier livre pour les aficionados du grand Ané, cela ne suffisait plus. C'était Dominique A, ou la mort. Et heureusement, il est là. Il est en tournée. Il offre un nouvel album qu'on pouvait, qu'on devait se procurer avant même sa sortie. Il l'a baptisé Éléor, hommage à une sombre micro-nation danoise, une île de même pas un kilomètre de long. Parfait contrepoint à la grandeur de l'album. Sur Éléor, il y a 12 chansons qui évoquent des lieux du monde entier, du Gröenland à l'Oklahoma, de la Nouvelle-Zélande au Canada. L'album est épuré, assez minimaliste, il ne semble pas qu'il y ait eu de production. Les chansons sont mélancoliques, courtes, profondes, elles parlent d'amour, de tristesse et de rien. Grande première, cependant, Dominique A vieillit, alors c'est le thème de la mort, discret mais pas dissimulé, qui s'invite sur quelques titres.

Dès les premières notes de Cap Farvel, premier morceau du disque, on voit la coloration de l'album : il sera dans la continuité de Vers Les Lueurs, tout en se replongeant dans le lyrisme de L'Horizon, par exemple. De doux accords de guitare acoustique, des percussions assez présentes, et cette voix qui nous avait tant manquée, qui traverse les années comme une balle de fusil traverse le papier. Bien vite, une basse, une nouvelle guitare arrivent. Et pour le refrain, voilà venir les cordes frottées, les violons, le plus beau son qui soit, au service des plus belles chansons qui soient. Toi qui aime les somptueux arrangements de cordes, tu pleureras toutes les larmes de ton corps, car ils sont omniprésentes, sur Éléor. Tant mieux. Qu'est-ce que ça raconte? Je n'en sais rien. Enfin, j'ai ma petite idée, vous aurez la votre, qu'importe. Cap Farvel fait partie de ces morceaux qu'il ne faut pas décortiquer. La branlette stylistique, Dominique A s'en moque. Il veut dire beaucoup avec peu de mots, et y parvient. Evidemment, qu'il y parvient.

Les amants cramponnés aux choses qui se taisent

Aux choses qui ne disent rien le long du Cap Farvel

Qui ne murmurent pas que les temps ont changé

Ni les lumières au loin, ni la brume levée

Ne diront que l'histoire a usé le soleil

Ont-ils vu seulement que la brume se lève

Ont-ils vu que la terre ne s'est pas arrêtée

L'un à l'autre accrochés...

J'aimerais chroniquer plus longuement Éléor, mais je n'ai pas grand chose à dire. Je devrais d'abord vous parler d'un Dominique A qui chante l'amour. Il y a d'abord l'amour qui a déçu, l'amour de celui qui n'est pas aimé, sur Nouvelles Vagues portée par un accordéon magique, de ceux qui manquent chez le Yann Tiersen moderne. Sur le même thème gravite le magnifique Au Revoir Mon Amour, d'une tristesse infinie. Il y a aussi l'histoire d'amour enfantine Celle qui ne me quittera jamais, qu'on espère autobiographique tant elle est belle. Sur cette dernière, ce sont quelques violons électriques qui troublent encore l'ambiance. A l'occasion Ané se contente de personnages et de vignettes, comme sur la très pop-rock Central Otago, et sur le virevoltant Semana Santa, ou l'écriture et le phrasé sont bouleversés - et bouleversants. Il y en a d'autres. Ils sont tous magnifiques. Je veux vous offrir un nouvel extrait, un nouveau poème, et tant pis si la surprise disparaît, mais L'Océan est trop belle pour que je ne l'évoque pas :

Si ma ligne de vie venait à se casser

J'aimerais pour finir avoir encore le temps

De monter sur la dune et le voir écumer

J'aimerais pour finir regarder l'océan

Comme lorsque l'on courait et qu'il apparaissait

Et qu'on criait de joie, ivres de sa colère

On ne le craignait pas et nous en étions fiers

C'était la même colère qui en nous s'élevait

Je doit m'arrêter là. Les mots d'un profane ne peuvent rendre compte de la beauté d'Éléor. Ce n'est pas le meilleur album de Dominique A, car dire ça, c'est faire de l'ombre à des albums plus beaux les uns que les autres. C'est néanmoins celui qui s'adapte le plus à l'air du temps. Car Éléor est une sorte d'anomalie : il n'est pas l'opposé de Vers Les Lueurs, il ne s'oppose pas à la chanson française moderne. C'est simplement un énième bijou dans la discographie de Ané. On se demande comment il fait pour sortir des bijoux tous les deux, trois, quatre ans. Et puis finalement, ça n'a aucune importance. Dominique A a encore une fois sorti un disque immense, un énième grand disque. Il est de la trampe des Bashung, des Murat, des Thiéfaine. Et là où des types comme Miossec s'effritent et se craquellent, il est toujours plus immuable. Des artistes qui ne sont pas fait de pierre, mais de marbre.

Sur la chanson-titre, la plus belle de toutes, Dominique A nous demande de le rejoindre, "à Éléor". Braver le froid, traverser les mers. Peut-être que dans ce lieu hors du temps, où le chanteur ne s'est jamais rendu, se trouve notre salut. Après tout, pourquoi pas?

Blacksad

Brasser la merde

8 commentaires

  1. zaaaab

    t'as craqué ton slip? Auguri et Remué des fausses notes!!!

  2. Godx2

    Merci pour cette chronique, courageux sur un site qui (malgré tout l'amour que je lui porte) peut prendre de haut les artistes les plus "évidents"/faciles. Pour moi Eleor est du niveau de l'Horizon (meilleur album).

    1. Blacksad

      J'ai toujours pensé que Dominique A était, justement, un type beaucoup plus exigeant que le reste des artistes de chanson française, avec des morceaux d'une longueur qui dépassait le cadre pop, quelques influences inédites, et une véritable ambition mélodique. Je doute que le fan de Christophe Maé puisse se plonger aisément dans des chansons comme "Adieu, Alma"... Et n'oublions pas que, dans les temps les plus obscurs du site, on trouvait des critiques de Janelle Monae et Justin Timberlake. Comme quoi, la réhabilitation de la pop ne semble pas si tabou.

  3. ColdJets

    J'avais voulu me lancer dans la disco du monsieur y'a quelque temps mais j'avais arrêté assez vite par faute de temps. En tout cas tu m'as filé envie de m'y remettre malgré l'actu un peu chargée :) PS : Une petite review de pop de temps en temps ça peut pas faire de mal, après tout y'a bien la rubrique "autres" pour ça !

  4. grey

    "Je doute que le fan de Christophe Maé puisse se plonger aisément dans des chansons comme "Adieu, Alma"" Pouf pouf Que de préjugés sur les fans de Maé... ici on trouve le dernier Dominique A et Maé sur la même page d'un fan http://www.passionchanson.net/tag/christophe-mae/ Étrangement on ne trouve ni Rodolphe Burger ni Sylvain Chauveau ou Félicia Atkinson sur ce même site.

    Je plaide plutôt pour une nouvelle rubrique Zouk sur SWQW

    1. Blacksad

      Merci beaucoup, ce site tout moche m'a filé une cécité.

  5. zaaaab

    bon, ben, moi je suis assez déçu part cet album. malgré les écoutes à répétition au bout d'une semaine je n'arrive toujours pas à rentrer dedans.quelques bon morceaux évidemment (c'est quand même dominique a) mais bon pas grand chose de comparable avec ce qu'il a pu nous pondre par le passé.

  6. Verno

    Je regrette un peu la poésie rude de La fossette / Remué / La musique, avec peu de mots et des instru minimalistes. Dominique A est devenu romantique et lumineux, c'est toujours très beau mais son austérité l'était plus encore

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