
chronique · 5 février 2016 · Hip-Hop / Rap
La Canaille
Deux yeux de trop
"Nous aboyons avec des armes dans la gueule/Des armes blanches et noires comme des mots noirs et blancs/Noirs comme la terreur que vous assumerez/Blancs comme la virginité que nous assumons/Nous sommes des chiens/Et les chiens, quand ils sentent la compagnie/Ils se dérangent, ils se décolliérisent/Et posent leur os comme on pose sa cigarette quand on a quelque chose d'urgent à faire/Même et de préférence si l'urgence contient l'idée de vous foutre sur la margoulette" (Léo Ferré-Le chien)
par Féfé
Marc Nammour, dont le parcours musical en rapport étroit avec l’instrument fut entrecoupé par le projet Zone Libre PolyUrbaine, ajoute une nouvelle ligne dans la discographie de La Canaille. Après avoir chanté une ode à ceux qui vivent en périphérie des villes aux côtés du guitariste Serge Teyssot-Gay, du batteur Cyril Bilbeaud et du MC new-yorkais Mike Ladd, Marc Nammour reprend à la tête de La Canaille son chemin entre rock et rap. Ce nouvel EP garni de cinq titres disponibles gratuitement, Deux yeux de trop, annonce un nouvel album prévu pour l’automne 2016. Aujourd’hui formé de Jérôme Boivin (basse, claviers), Alexis Bossard (batterie) et Valentin Durup (guitares, claviers), La Canaille se déploie sur une musique qui s’inscrit dans la lignée de l’album La Nausée (chronique ici (nouvel onglet)).
L’Arène dans laquelle s‘ouvre cet opus ne faillit pas à ce qui est devenu une habitude chez La Canaille : débuter un album le pied à l’étrier (…la plume à l’encrier, comme dirait l’autre ici (nouvel onglet) ). L’arène sonne comme une invitation fédératrice à mener une sorte de combat où les porte-étendards ont des allures de poésie. Une lutte contre la feuille pour écrire la vie, où le sport de la poésie nous est conté par un amoureux des mots, influencé notamment par Aimé Césaire, Brel, Ferré. Cette énergie qui émane d’un « sport de combat » est impulsée par un duo basse-batterie puissant. Le titre est bonifié par la présence de Mike Ladd, dont la complémentarité, en studio comme sur la scène avec Zone Libre PolyUrbaine s’est révélée tout à fait fraternelle.
Une fois de plus dans les cordages, mes mots n'ont pas de rivaux
Comme dit Léo l'orgueil c'est la cravate des marginaux
Avoir deux yeux, c’est voir, puis comprendre. Ils deviennent de trop au moment où l’on fait quelque-chose de ce regard qui nous est propre et qui peut déranger. C’est tout le mal que souhaite Marc Nammour à ses rues, ses quartiers. Le titre Je te salue ma rue est porteur de bien des réalités sociales liées à l’urbanité et est éminemment porteur d’espoir, de cohésion citadine. Il marche dans les pas des thématiques défendues avec Serge Teyssot-Gay et les siens ; mêler le chant à l’émancipation urbaine en passant par l’humain, les émotions, la force des regards. Le clip est un bain dans les rues de Montreuil.
Je te souhaite des passions naissantes
Des minutes qui espèrent et des lendemains qui chantent
Des regards croisés par hasard
Tendres et bavards à en devenir fou et avare
Je te souhaite des corps à corps des corps à cœur
Le palpitant en fleur qui tourne à mille à l’heure
Le titre Parler aux inconnus réunit Marc Nammour et Lucio Bukowski autour de la question des chants, de la portée de la musicalité des mots. Nourris d’influences riches, les deux rappeurs ne les déploient pour autant pas de la même manière dans leur art respectif. Les retrouver côte à côte sur un même morceau est donc un régal parfumé d’excitation. On ne va pas se mentir, une telle association ne laissait pas tellement de doute possible quant à la qualité et la profondeur des mots.
Entre beauté et mélodie, anonymat et perception, les deux hommes proposent une interprétation de leur propre rapport aux chants. Liés à une musique qui a la force d’un aimant, leur vision diffère pourtant, malgré la tendance commune à associer l’expérience à la création, le nécessaire itinéraire d‘auditeur en amont à la passion du rap en aval. Là où Marc Nammour trouve l’essence de son art et explique les raisons de ses jaillissements et de sa contribution artistique, son propre chant, Lucio est lui plus habité, hanté par les chants et " ne compte plus les soirs où ils ont sauvé [son] âme", avant d’en créer à son tour. Les chants seraient ainsi des ponts ; Parler aux inconnus offre sur le même tableau une représentation des deux rives.
Quatre yeux, assurément pas de trop, qui insistent sur l’importance de recevoir, de capter, mais aussi de s’adresser à un public par les mots chantés.
J'suis convaincu qu'ton bonheur contribue au mien
Le confort de leur tour d'ivoire ne me dit rien
Besoin d'compagnie, mon équilibre en dépend
J'me sens redevable de l'apport des chants
Un morceau qui se placerait presque comme une parenthèse strictement poétique dans cet opus avant que le titre suivant réenclenche avec une dimension protestataire. Coup de dette, vous l’aurez compris, propose un regard tranchant dans le contexte néolibéral qui prédomine. Après deux couplets et trois refrains martelant interrogations sur fond d’indignation, on retrouve l’écriture en prose de Marc Nammour qui sévit aux allures de slam. Cette prose, celle-là même qui lui est si caractéristique et qui dévale de manière effrénée sur les pentes de l’insoumission, dans un format proche du réquisitoire.
Et toujours ces fameux deux yeux de trop…
Et j'les entends nous dire :
" Accusés levez-vous, vous vous êtes rendus coupables de surendettement et ce petit jeu n'a que trop duré. Vous avez chanté tout l'été eh bien remboursez maintenant. Vous êtes débiteur, vous avez moralement fauté Monsieur. Quand on n’a pas de quoi acheter son pain on ronge son poing, regardez-vous. Vous n'êtes qu'un enfant Monsieur, un irresponsable. Vous serez donc placé sous tutelle, tenu en laisse pour votre bien. Vous l'avez bien cherché ne faites pas l'innocent, on n’est pas pauvre par hasard. Vous vous sentez étranglé. Vous vous sentez acculé ? Vous étouffez ? Ne vous en prenez qu'à vous même Monsieur. Vous saviez très bien dans quel plat vous mettiez les pieds. Vous connaissiez les termes du contrat que vous avez signé, vous avez les yeux plus gros que le ventre et deux yeux de trop il faut croire. Deux yeux de trop. Fermez les guillemets "
Pour clore cet EP, D47 remet l’humain aux avant-postes dans un contexte de guerre menée par frappes aériennes et autres drones. Il croise des destins d’hommes situés aux antipodes de cette réalité, d’un côté et de l’autre du viseur. Sur une musique étouffée, Marc Nammour met en lumière une politique de la course à l’armement aux conséquences civiles dévastatrices. A travers un sujet aussi ciblé, le titre D47 soulève une autre dimension, plus personnelle cette fois-ci. Il offre une manière de parcourir l’itinéraire du rappeur franco-libanais, dont les parents ont fui un pays marqué par la guerre civile et garde un profond dégout des dérives de religions.
Capable de frapper toujours aussi juste, La Canaille livre un EP à l’impact puissant. L’écriture de Marc Nammour nait dans le souci de replacer l’humain au centre du puzzle et assume une nouvelle fois l’absence revendiquée de frontière entre aspects politique et poétique, définitivement indissociables. La plume est guidée par deux yeux de trop, véritables fils conducteur de cet opus et se focalise sur la recherche des liens sociaux, qui dessinent la trame solide de ces cinq nouveaux morceaux. Cet EP reste centré sur l’importance de tenir et assumer un regard affuté en brandissant le poétique pour que l’œil qui voit et qui dérange ne se ferme pas. Certains, avec l’âge, adoptent une solution de renoncement, voire de recul (nouvel onglet) vis-à-vis de la question du regard, qu’ils préfèrent masquer. Marc Nammour est de ceux, plus fougueux, qui insistent sur le besoin de garder les yeux ouverts.






Brasser la merde