silent weapons for quiet wars

Pochette de Kiai sous la pluie noire

chronique · 8 décembre 2015 · Hip-Hop / Rap

Lucio Bukowski & Kyo Itachi

Kiai sous la pluie noire

par Féfé

Après une année 2014 très prolifique, Lucio Bukowski a fait une rentrée 2015 fracassante. Au printemps, réalisé avec son acolyte Anton Serra, le beatmaker Oster Lapwass et le guitariste Baptiste Chambrion, l’album La Plume et le brise-glace avait mis tout le monde d’accord. A l’automne, Lucio s’est livré sur L’homme alité, EP aussi sombre que salvateur. Sans parler des projets instrumentaux sortis sous les étiquettes LUDO et Louise Kabuki. A cette productivité incroyable, le plus érudit des animaux lyonnais lui fait rimer une qualité irréprochable. Pour reprendre les métaphores aux intonations acadabrantesques de journalistes en carton qui beuglent tous les samedis qu’ils ne sont pas couchés, Lucio Bukowski, en termes de création et d’efficacité, c’est un peu le Kurosawa du 7ème art. Le Jean-Michel Basquiat du pinceau. Le Lewandowski du ballon rond. Le Nadine Morano de la connerie. Ça va, on a compris. (Pardonnez-moi la prétention des exemples cités, hormis le dernier).

Plus sérieusement, le secret de cette fertilité réside inévitablement dans la diversité des choix artistiques, marqués par la qualité des collaborations musicales. Chaque projet de Lucio Bukowski a son beatmaker, son contexte, sa saveur, son identité réfléchie et son aboutissement harmonieux. Les visuels des albums sont d’ailleurs les garants de cette synergie.

Ce Kiai sous la pluie noire est le fruit d’une collaboration inédite avec le beatmaker Kyo Itachi. Le producteur et fondateur du label Shinigamie Records, qui a aussi répandu sa touche ninja outre-Atlantique, met son talent au côté du rappeur lyonnais sur ce projet, sorti chez Modulor (qui abrite notamment le Klub des Losers et JP Manova, présent sur l’album). Cette collaboration en ouvre d’autres, notamment le featuring avec le MC new-yorkais Ruste Juxx, dont Kyo Itachi avait produit l’album Hardbodie Hip Hop.

D’entrée, Arte Povera pose le cadre lexical de ce nouvel album et suffit à illustrer son intitulé. Il apparait clairement que le kiai (cri de combat d’art martial) est celui d’un homme désireux de se libérer, sous une pluie noire qui relève d’un environnement dont les cendres proviendraient de l’émiettement du monde contemporain porté par un appauvrissement culturel. Lucio Bukowski revendique une trajectoire artistique indé et loin des gros chèques, largement cohérente et déployée depuis l’album Sans signature sorti en 2012. Le tout parfumé d’un refrain à la voix féminine exquise.

Les textes de Grand Roque et Note d’un souterrain sont quant à eux relativement intimes et abritent les thèmes cathartiques de prédilection du rappeur ; sortir des angoisses et de l’échec par l’écriture et la création.

Et je n'insiste pas, mon art : donner du mien

Gratter des chansons qui, peut-être, te feront du bien

Échappé de l'ombre, je bâtis de vastes empires

J'ai l'air un peu triste mais, promis maman, j'm'en tire

Et vous dire que tout roule toujours serait mentir

À s'attacher à ses angoisses, c'est les revivre en pire

Le Monsieur se laisse appréhender par l’auditeur et il n’est pas saugrenu de lui attribuer la nonchalance et le non-intérêt au monde d’un personnage d’un roman de Camus, la haine et la rage d’un Bukowski bourré dans un pub ou encore l’acceptation face à l’échec de Malaussène dans la saga de Pennac.

Les Pâtes au beurre n’ont jamais eu autant de goût que celles de Lucio et JP Manova. Quel plaisir que cette collaboration avec un pionnier du rap français, très en vogue depuis son brillant 19h07. Sur une composition de clavier jazz, deux plumes vaillantes confirmées se livrent à un flow irrésistible. On se resservirait bien volontiers de ce délice culinaire incontournable et on ne boudera pas notre appétit de vouloir rallonger ces toutes petites 2 minutes 30…

Dès les premières écoutes de Kiai sous la pluie noire, on est frappé par une dualité marquante. Premièrement dans l’intonation, l’album oscille entre deux impulsions distinctes. La septième piste, l’instrumentale Kokyu, annonce une deuxième partie de l’album définitivement plus légère, où les kicks percutants ont laissé place aux arpèges et autres mélodies délicates. Le propos suit tout à fait cette alternance ; les premières pistes sont de tendance plus introspective alors que les suivantes sont fracassantes et flirtent avec l’egotrip. C’est d’ailleurs amusant de voir que ces deux dualités, musicales et lyricales, évoluent quasiment en quiconque puisque là où le propos est violent, la composition se fait plus subtile et vice-versa.

Musicalement, Kyo Itachi mêle instruments acoustiques et électriques, claviers, violons et guitares, sous une légère influence orientale. Il puise majoritairement dans des mélodies aiguës, qui semblent symboliser cette pluie noire, le tout assuré par la cohérence d’un beat quasi similaire sur les treize pistes de l’album, dont trois instrumentales.

Lyricalement, le projet est abouti et regorge de rimes riches et remarquables. Lucio avait franchi un cap technique depuis La plume et le brise-glace et confirme ici un niveau désormais acquis, à l’image du grand nombre d’allitérations convaincantes (Du coup, je fais des rimes, histoire de fédérer les faibles/Dans un défi d'effort et, finalement, l'effet se fait pléthore). On le sait, dans un souci d’éveil culturel et en guise de recommandations, Lucio aime truffer ses écrits de références, toujours dans le sens du clin d’œil qui colle au propos, en évitant le name-dropping. Parmi les références habituelles, on retrouve notamment Alain Bashung, source inépuisable d’inspiration pour Lucio, mais aussi des références toujours plus variées et pointues, puisées dans l’univers cinématographique de Richard Fleischer, littéraire de Sartre ou Dostoïevski, dans la froideur des tableaux d’Edward Hopper ou dans des courants artistiques plus larges (Arte Povera).

La pluie fine, sur laquelle l’album débute et se déploie, a précédé le kiai qui se fait de plus en plus puissant, avant de se transformer en orage, où Lucio frappe de sa foudre. A partir du morceau éponyme de l’album, tout le monde en prend pour son grade. Sur 2Pac, Molière et les licornes, un regard sévère pointe les contradictions de notre démocratie et la difficulté d’y dessiner sa trajectoire personnelle, dans un pays où « Justice n’est qu’un groupe d’électro ». Un thème décliné sur la piste suivante Transitoriis Quaere Aeterna, où l’écoulement du temps interroge sur fond d’avènement de l’ère technologique.

Coup de chapeau au morceau Transmigration des ânes, bonifié par la présence de Nestor Kéa aux scratches. L’écriture est fracassante et tous les ingrédients dans lesquels Lucio excelle sont réunis. L’humour est grossier, couplé avec un soupçon de rage et une bonne dose de réalisme. Cela dit, Lucio annonce quand même « je vais me faire plein de copains avec celle-là », mais qui pourrait lui reprocher cet excès de lucidité lorsqu’il remarque que « C'qui sort de tes lèvres est froid, logique qu'elles soient gercée/Ne parle pas révolution quand tu commandes au KFC » ? Lucio réussit à calquer une dérive générationnelle pour nous livrer ce joyau de finesse :

Tu bouffes du riz vu qu't'as passé ton SMIC dans un iPhone

T'aimes Cyril Hanouna, les clubs et les sales connes

T'es aussi manipulable que le Pape Benoît

Tu trouves Obama sympa parce qu'il est un peu noir

Chez toi le cerveau n'est qu'une partie infime

Le système a ses règles tu n'es que sa serviette intime

T’aimes l'héro, baiser à droite à gauche et sans capote

Va t'inscrire sur adopteunséporo.com

Lucio fait une critique virulente de la médiocratie, en adoptant un style parfois pompeux et élitiste, mais il faut une fois encore y voir le souci d’éveil, ou de réveil, et non la marque d’un savoir ou d’une posture oligarchique.

Même s’il se dessine un pessimisme constant au fil de ses albums, Lucio balance entre une vision fataliste et rebelle. Ce qui est somme toute un peu paradoxal. On l’a vu, la dualité et le paradoxe sont les charnières de cet album et ils se retrouvent poussés à leur paroxysme sur l’excellent morceau 1% lorsque Lucio affirme être « un insomniaque face à un lit ». Ce titre est sans doute le plus séduisant de l’album ; l’acoustique de la guitare apporte la finesse liant à merveille le couplet de Lucio à ceux, anglophones, de Ruste Juxx et Skanks.

Dans la continuité du souci d’une œuvre maîtrisée, Lucio prend désormais soin d’annoter ses morceaux sur les pentes glissantes qu’offre le site de paroles Rapgenius, en expliquant le sens de ses mots et des thèmes qu’il aborde. Une démarche surprenante et décevante de la part d’un homme qui rejoignait jusqu’alors l’auteur Louis Calaferte sur son opinion en faveur d’un art anonyme, prônant la possibilité de laisser l’œuvre intacte au lecteur/auditeur, sans commentaire ni artifice venant la ternir.

On sait l’écriture de Lucio spontanée, directe, et on connait son envie de partager ses textes rapidement au public. D’où les sorties de projets à une cadence infernale. Mais la récurrence des thèmes, ceux d’un destin de poète maudit (Étrange comme écrire sur la mort à quatre heures du matin) ou de son art définitivement incorruptible, et la brièveté des chansons sont les conséquences directes de ce rythme effréné. Kiai sous la pluie noire est porté pas le talent de Kyo Itachi et par l’ouverture de featurings à l’extérieur de l’Animalerie. Mais sous l’orage reste l’inquiétude de voir le tonnerre tourner en rond. Derrière le nuage traversent certaines limites. A être très prolifique, c’est la pertinence d’un art qui se cherche entre confirmation et innovations qui pourrait en pâtir. L’écoute de l’album demeure très agréable et l’ensemble est excellent. Si on intègre l’album dans la discographie du Monsieur -et il est indispensable de le faire- on se doit de formuler certaines craintes et d’être aussi exigent envers un artiste qui l’est lui-même vis-à-vis de son travail.

Féfé

Brasser la merde

2 commentaires

  1. Globule

    C'est bon ! Merci !

  2. m.fred

    Je trouve au contraire que c'est une bonne chose que Lucio fasse un peu d'explication de texte sur Rap Genius. En vrai, l'art anonyme, Calaferte, c'est juste une posture. Ca a quelle valeur ? Je comprends pas le projet de rester seul dans son mystère. Ca doit faire triquer les galeristes. Mais que les kids ou nous puissions avoir quelques explications de texte, quelques références expliquées c'est tellement plus intéressant et enrichissant au final.

    A part ça bonne chronique.

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