silent weapons for quiet wars

Pochette de Keepers of the Light

chronique · 23 novembre 2012 · Musiques électroniques

LHF

Keepers of the Light

Cet album peut-il à lui seul guérir le dubstep d’un pourrissement déjà bien entamé ? À l’évidence non. Mais pour ce qui est de lui sauver l’honneur, la question est ouverte.

par Julien Lafond-Laumond

Mala parti à Cuba, Hyperdub envolé dans les délires hypnagogiques, tous les autres aiguillés vers un post-juke-future-garage assez fuyant, il ne reste plus grand monde pour faire front face à la vulgarisation et la « skrillexisation » du dubstep. De plus en plus, LHF (nouvel onglet) apparaît comme la seule résistance crédible, le seul collectif à défendre encore un certain ancrage culturel et historique du genre. Et il faut bien se le dire, leur première sortie, Keepers of the Light, est bien plus qu’un hommage, c’est carrément un temple, un immense lieu de culte à la gloire du dubstep.

Pourtant les premiers titres de cette double compilation déroutent. Après une intro pas très utile, Steelz d’Amen Ra et Double Helix annonce un dubstep vieillot, bien lo-fi mais pas très intéressant. Puis Candy Rain, du seul Amen Ra, fait carrément halluciner, avec une sorte de wonky music (nouvel onglet) totalement désarticulée et dont la basse est plate et moche comme les filles du lycée que vous avez oubliées. On se dit que le temps va être long, très long pour parvenir au bout de cette monstrueuse collection de 27 titres. Et puis petit à petit le projet se construit, l’esthétique se dessine, et bientôt on est saisi.

Pour les membres d’LHF, le dubstep a encore quelque chose de primitif. Le sampling est encore une aventure, une odyssée grisante où tout est possible. Il n’y a rien d’arrêté sur quel rythme utiliser, quels sonorités aller piocher. On retrouve bien du proto-dubstep la noirceur électronique, l’urbanisme aliénant, l’exotisme psychédélique et les fumées roots, mais LHF ne semble pourtant jamais recopier des recettes en tombant dans l’idéologie Tipiak. Eh oui, paradoxe un peu bizarre, Keepers of the Light est ancré dans une esthétique passée et l’incarne pourtant avec une curieuse fraîcheur.

On sent clairement dans ce collectif l’envie d’en découdre. La défense de leurs valeurs est un combat, une bataille permanente où chaque morceau est décisif, où tout est toujours à prouver. Il y a cette dynamique, ce courage à lutter pour ses positions, mais avec une énergie qui est productive, qui invente sans cesse des nouvelles façons d’exister. Car si LHF est bien un exemple de dubstep puissant et illuminé comme ont pu le faire Kode9 ou les Digital Mystikz, on trouve en plus chez eux une espèce de folie débordante qui les poussent à toujours dépasser leurs aînés. D’où les brouettes de tracks qui peuvent aussi bien virer vers une electronica enfantine, vers des bricolages de samples jazzy comme chez Funki Porcini ou les vieux Amon Tobin, ou qui peuvent carrément déployer des sommets de polyrythmies obsédantes ou de collages surréalistes.

Le fourre-tout est incandescent, capable des fééries les plus acides comme des coups de matraque les plus secs. C’est un bonheur complet, un peu dingue à la première écoute, mais qui pièce après pièce annonce un puzzle, une forme générale beaucoup plus innovante et brillante qu’on aurait pu penser. Keepers of the Light est simultanément le passé du dubstep et son avenir. Et si l’on fait partie des pessimistes, on pourra le voir comme le testament du genre, le dernier rocher à résister au torrent de merde qui se déverse partout autour. Tout simplement vital.

Julien Lafond-Laumond

Brasser la merde

8 commentaires

  1. Martin

    Faut pas exagérer, ne condamnons pas le dubstep d'un revers de manche comme ça alors qu'il y a en réalité encore du monde qui continuent à faire du vrai dubstep à part ceux que vous avez cité : deep medi, osiris records, tempa, on the edge, tectonic, area recordings...

  2. Julien_LL

    J'essaie d'être un peu accrocheur du fait que le lectorat de SWQW n'est pas a priori spécialiste de bass music. Tu as raison, les labels que tu cites font encore du dubstep de très bonne facture. Mais pour qui ? Pour quoi ? Ils sont revenus en l'état de niches spécialisées qui n'intéressent que les DJ et quelques fans hardcore. Il me semble qu'à un moment, le dubstep comme mouvement avait une autre ambition et avait d'autres rêves. Et en tout cas n'imaginait pas être pillé et violé de la sorte. Car ce que le mainstream en a récupéré est absolument honteux.

    Je prends un peu des chemins raccourcis, mais je persiste et signe, il n'y a plus aujourd'hui le moindre projet dubstep qui a la fois à la fierté et l'appétit de LHF. À moins que tu puisses m'en citer quelques autres et là je suis preneur !

  3. nikki sonic

    Salut Julien , heureux de constater que l'album t'a plu. Pour ma part , le meilleur lp sorti cette année et d'assez loin. Sa densité historique est hallucinante , il condense 20 ans de hardcore continuum ( les références à des titres jungle, drum 'n' bass et dark garage bien précis pullulent ) tout en documentant le présent via l'ajout de nouvelles influences. Un véritable tour de force.

  4. Julien_LL

    Ah Benoît, merci vraiment à toi. J'aimais bien ce disque, et je m'y suis remis après que tu m'aies parlé à Sète. Depuis il m'obsède complètement.

  5. Blop

    J'ai pour ma part pas vraiment compris ton introduction concernant Mala, qui est loin d'être" fuyard".

    J'ai bien l'impression qu'il continue à défendre son steak justement, sans céder aux sirènes aliénante des productions actuelles. Cf le maxi sortit sur son label DMZ ce moi-ci.

    A part cela, merci pour cette découverte, ça fait du bien d'entendre ça.

  6. lambdachronicles

    Cet album m'a fait perdre 10 ans en trente secondes, merci milles fois ! trop frais trop bien barré, et surtout presque naïf mais dans le bon sens du terme, naïf comme si ca voulait n'être que du dubstep alors que ca dépasse de loin les caractéristiques du genre et nous propulse en plein trip, naïf comme un sample tordu mais finalement parfait. Le dubstep est une erreur, vivement qu'il fusionne ainsi et renaisse de nouveau mais autrement, sans cette soupe dégueulasse qu'on nous jette a la gueule en permanence sous prétexte de faire branché. le dub est mort vive le dub !

  7. Julien_LL

    Blop > Juste une petite référence à son excellent Mala in Cuba. Que j'aime beaucoup, mais qui dans son concept même, dit bien que Mala a envie d'un peu d'air frais. Après faut voir si ça se confirme ou pas. J'ai pas encore son dernier ep, je vais l'écouter, merci de me le rappeler.

  8. Lucas

    Ca me rappelle les toutes premières sorties de Benga... J'aime beaucoup.

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