
chronique · 30 octobre 2013 · Rock / Folk
Matt Elliott
Only myocardial infarction can break your heart
"On devient drogué parce qu'on n'a pas de fortes motivations dans une autre direction. La came l'emporte par défaut. J'ai essayé par curiosité. Je me piquais comme ça, quand je touchais. Je me suis retrouvé accroché. La plupart des drogués à qui j'ai parlé m'ont fait part d'une expérience semblable. Ils ne s'étaient pas mis à employer des drogues pour une raison dont ils pussent se souvenir. Ils se piquaient comme ça, jusqu'à ce qu'ils accrochent. On ne décide pas d'être drogué. Un matin, on se réveille malade et on est drogué." William S Burrough "Junky"
par Booboow
Nous sommes tous des junkies.
Toujours à la recherche d'un nouveau fix musical à s'injecter dans les tympans. A écouter un nombre exponentiel de disques, en espérant ressentir le grand frisson. Attendre qu'une émotion, qu'elle soit transe, mélancolie, tristesse, solitude, désir, frénésie ou plénitude, nous transperce le bulbe rachidien. En bons drogués, on prend tout ce qui passe... On vole allègrement, téléchargeant sans pitié le tout-venant, en espérant y trouver une bonne dose, un shoot convenable qui parviendra à nous faire patienter jusqu'au prochain. Alors quand on tombe sur un label/dealer tel qu' Ici D'ailleurs (nouvel onglet) capable de nous fourguer de la pure came (Numbers not names, This immortal coil, Zëro, Michel Cloup ou encore Mendelson) ... On le suit, de près, claquant notre thune les yeux fermés quand un nouvel arrivage pointe le bout de son nez. Mais on a beau être des putains de toxicos, il y a toujours une substance dont on raffole plus que les autres chez notre fournisseur favori, et chez ici d'ailleurs c'est Matt Elliott (nouvel onglet) qui est le plus stupéfiant. Tout simplement parce qu'il nous transmet des émotions familières et décuple nos sensations, nous procurant ce grand frisson après lequel on court.
Si vous suivez nos aventures depuis le début, vous avez déjà entendu parler du grand homme de Bristol et êtes au courant de tout le bien que l'on pense de sa musique. Que ce soit avec la drum & bass pour manoir hanté de Third Eye Foundation ou avec ses complaintes dark folk qui font ressurgir ce que l'on a de plus noir, Matt Elliott nous entraine avec lui dans ses chutes pour mieux nous soutenir dans nos moments les plus durs. Il émiette avec une facilité déconcertante notre cœur meurtri par les vicissitudes de la vie, pour le faire chauffer à blanc, le rouler, le refaçonner et nous le faire inhaler, nous le réinjecter ou tout simplement le laisser fondre sous notre langue . Si les précédents albums sont déchirants et comme n'importe quel bad trip nous laissaient seul, tremblant, au fond d'un trou avec pour seule compagnie nos regrets et l'odeur de notre propre merde, Only Myorcardial infarction can break your heart efface toute rage latente et frustration pour nous satisfaire d’un sentiment d'apaisement nouveau, nous fait remonter la pente à notre rythme et nous donner l'impression d'être vivant à nouveau.
OMICBYH est comme un bon gros shoot d'adrénaline, perforant nos cœurs fébriles pour les faire repartir après leur arrêt soudain dû au trop-plein de douleur infligée en plaisir solitaire par The broken man. On y retrouvait Matt au meilleur de son désespoir après la trilogie Songs durant laquelle l'alcool, les échecs et les hurlements de détresse nous submergeaient déjà de façon exquise. Ici la prostration brute s'estompe au profit d'un regain de confiance en soi. Cela saute à l’oreille dès les premières secondes de The right to cry. Elliott s'accorde enfin le droit de pleurer plutôt que de laisser une rancoeur acide le ronger de l'intérieur, laissant enfin le pouvoir purificatoire des larmes cicatriser ses blessures profondes et lui permettre une assurance nouvelle. Sa voix, toujours très grave, gagne d'ailleurs en chaleur et en sensualité (un petit côté crooner sur Reap what you saw ou sur la berceuse De nada) pour moins se noyer sous les boucles. Je vous rassure, on ne nage toujours pas dans le bonheur, mais on sort au moins la tête d'une eau glacée pour une bouffée d'oxygène revigorante. Après nous avoir expliqué de façon fort convaincante sur Dust Flesh & Bones (meilleur titre du précédent album) combien la solitude pouvait s'avérer pesante et plaisante, Matt a finalement trouvé des compagnons de jeu qui lui redonnent espoir et aplomb. En effet 3 larrons rejoignent Matt sur l'album et sur scène : Jeffrey Hallam à la contrebasse que l'on le connaît entre autres pour sa participation au dernier Dominique A, David Chalmin aux claviers et à l'électronique (bandes magnétiques) que l'on a récemment vu aux côtés des sœurs Labèque (dont Katia improvisait sublimement au piano sur The Broken Man) au coeur du magnifique projet Minimalist Dream house, et Guillaume Loubère à la batterie et aux percussions. S'il trouve de nouveaux musiciens pour l'accompagner, il perd malheureusement l'illustrateur et collaborateur de longue date Uncle Vania (nouvel onglet), dont l'univers graphique renvoyait un écho parfait à la musique d'Elliott.
Même si le potentiel d'addiction reste très fort, l'overdose est impossible. On retrouve toujours les éléments qui forgent notre assuétude : chœurs fantomatiques et montées à l'élan balkanique (The right to cry, Prepare for disappointment), guitare folk aux réminiscences méditerranéennes (flamenco et rembetiko en tête) mélancoliques (I would have woken you with this song), ritournelles qui s'agrippent aux synapses (Again). Mais si tous ces éléments sont symptomatiques de la musique de Matt Elliott, ils acquièrent une force nouvelle pétrie d'un espoir salutaire.
Si seul un infarctus du myocarde peut littéralement briser notre cœur, Matt Elliott peut, lui, soigner ses maux, l'empoignant à pleine main pour y insuffler une flamme salvatrice, altérant ainsi les souvenirs de nos rêves abattus ... jusqu’à une prochaine écoute.






Brasser la merde
2 commentaires
Globule
Superbe album ! Le précédent l'était aussi. Merci pour la chronique.
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Majestueux, à frémir. Très belle chronique également.
la suite, depuis 2026