silent weapons for quiet wars

chronique · 13 novembre 2013 · Autre

Matthew Shipp

Piano Sutras

par Matthieu Truffinet

"Giant Steps" est parmi tous les standards de jazz particulièrement célèbre pour sa géniale écriture harmonique. John Coltrane a, avec ce genre de morceaux, ouvert la voie pour les musiciens à toute une série de travaux et expérimentations sur ce même matériau. Sans vouloir rentrer dans une analyse trop complexe, notons juste qu’il s’agit principalement d’enchaînements harmoniques par intervalles de tierces, structurés comme substitutions de la cadence basique du jazz (ii-V-I). Je ne peux pas m’empêcher de dresser un parallèle entre ce genre de recherches, de constructions mathématiques à priori presque abstraites, et celles des compositeurs de musiques classiques modernes. Tous ceux qui pendant tout le XXeme siècle ont tenté de construire de nouveaux systèmes alternatifs au système tonal, basé sur des échelles différentes. Je fais bien sur essentiellement référence à la seconde école de Vienne, où sous la direction de Schönberg ont germé modes à retranscription limitées, sérialisme etc. mais aussi à Messiaen, Boulez et tant d’autres qui ont continué d’exploiter à l’extrême ces nouvelles directions. Mais tout comme Schönberg a remis en question le langage sans vraiment remettre en question la forme, c’est dans une grille à priori banale de 16 mesures et dans un style be bop que Coltrane nous fout ses tierces dans la gueule. (C’est d’ailleurs surement là une immense réussite du saxophoniste, imposer ce texte comme un standard emblématique du courant be bop.) Mais arrêtons là cette analogie qui a bien évidemment ses limites.

On ne s’attardera pas ici sur la carrière de Matthew Shipp (nouvel onglet) antérieure à cet album. Le lecteur curieux est invité à aller fouiller comme il le souhaitera chez cet artiste qu’on peut sans difficulté qualifier d’incontournable dans sa génération. Situons juste rapidement le contexte : pianiste issu de la tradition jazz, principalement associées à des scènes désignées « free jazz », « avant-garde » ; mais aussi un travail notable de fusion (jazz rock, hip hop, électro…).

Un point néanmoins sur l’appellation « free jazz ». Il est intéressant de constater que ce terme peut être utilisé pratiquement de la même façon pour des œuvres d’intentions et d’esprit extrêmement différents. C’est finalement aujourd’hui un qualificatif un peu soupesque qu’on utilisera pour désigner tout ce qui n’est pas doux et consonnant, en gros tout ce qui va s’opposer à une compilation bossa nova dans le bac promotion de la fnac. Initialement, le courant free jazz est un mouvement de protestation, presque autant politique que musical. C’est une volonté d’affranchissement, de libération. Affranchissement face à l’apartheid, à la société américaine puritaine et raciste ; mais aussi affranchissement face aux règles, aux structures traditionnelles de la musique jazz, preuves d’un certain et paradoxal académisme. Jouer aujourd’hui une musique semblable à celle du courant « free jazz » des années 60 serait complètement anachronique, non pas que la société américaine et même la société occidentale en général ne soit plus raciste et puritaine, non pas qu’il n’y ait plus d’académisme en musique ; mais plutôt qu’il n’est plus vraiment question d’imposer une cassure, de construire un mouvement en négatif, tant les différents phénomènes culturels sont éclatés de toutes parts. Les scènes « free jazz » actuelles seraient donc plus des terrains de recherches conceptuelles, d’expérimentations sonores etc. la plupart du temps isolées (ce qui n’enlève rien à la qualité de certains projets). Très vite, les musiciens puisent donc dans la musique classique moderne, incarnant une certaine idée de musique savante, intransigeante, difficile d’accès, mais surtout un terrain d’expérimentations illimité. Et c’est là, cher lecteur, que je rejoins enfin ma bien trop longue introduction : Piano Sutras est pour moi un très bon exemple de ce rapprochement des sphères jazz et musique classique moderne, or parmi les deux seules reprises de l’album figure justement "Giant Steps". Et de façon assez surprenante, la piste très courte consiste uniquement en quelques expositions du thème. Plutôt qu’une réappropriation pensée, développée : une citation ; citation qui (tout comme pour l’autre reprise Nefertiti) prend donc tout son sens dans la pensée globale de l’album.

Car s’il y a bien une chose que j’ai immédiatement noté sur Piano Sutras c’est ça. D’un côté, les accents, les intonations si typiques, l’articulation claire (parfois presque agressive), un certain sens du placement rythmique et parfois même quelques patterns à peine visibles ancrent clairement et profondément le jeu pianistique de Matthew Shipp aux racines jazz/blues noir américaines. De l’autre une certaine recherche sonore d’ordre acoustique (le pianiste va par exemple beaucoup plus utiliser les tessitures graves du piano, rajoutant ainsi à sa palette sonore un côté plus boueux, flou et brut, là où généralement les pianistes jazz resteront plus dans un registre medium, pour une plus grande clarté harmonique ; sur ce registre grave est souvent superposé un registre extrêmement aigu, au détriment du médium, et produisant ainsi des résonnances particulières… en bref, une vraie pensée sur le spectre sonore), une volonté de déconstruction, déstructuration, une recherche de contrastes extrêmes etc. inscrivent également ce même disque dans une optique se rapprochant d’avantage de la musique classique moderne.

Enregistrer un album de piano solo où l’on rapproche une culture jazz d’une culture classique dite « savante », ce n’est pas neuf. Et de ce point de vue-là, l’album ne propose pas vraiment d’idées rafraichissantes, pour ne pas dire qu’il est presque parfois un peu attendu. Voir par exemple le titre « Space Bubble » et son jeu sur les harmoniques : aussi réussi soit-il, c’est un matériau de travail finalement assez usé, presque évident pour quelqu’un s’intéressant à ces genres de musique.

Ce qui fait pour moi en définitive l’intérêt majeur de cet album, c’est la clarté de l’opposition entre ces deux sphères. Car quand par exemple sur la résonnance d’une série d’accords apparaît tout d’un coût une bribe de gamme blues, ce contraste si direct est un choix je trouve assez original, et couillu.

Piano Sutras, sans être vraiment profond, reste donc un album réussi et cohérent dans ce qu’il propose et par rapport aux cultures qu’il cherche à mettre en lumière. Et puis ne serait-ce que pour la performance pianistique de Matthew Shipp, il est plus que recommandable. On attend néanmoins encore la venue de l’album qui bouleversera les frontières entre les différents styles, optiques, comme ont pu en faire entre autres et dans des mondes complètement différents Lennie Tristano, Frank Zappa…

Matthieu Truffinet

Brasser la merde

1 commentaire

  1. Larmo

    A la deuxième occurrence de Coltrane, il y a une coquille. Je suppose que vous devez aimer le travail de Martial Solal. Trop déstructuré pour moi le free jazz.

    ce pseudo est à toi ? entre ton ticket

    pas de compte : ton pseudo est protégé par un ticket que ton navigateur garde pour toi.

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    En attente