silent weapons for quiet wars

Pochette de Silk Pyramids

chronique · 4 juin 2014 · Hip-Hop / Rap

Meyhem Lauren & Buckwild

Silk Pyramids

par Hamadi

De Lefrak à Jamaïca, en passant par Flushing, tu pourras croiser Meyhem Lauren (nouvel onglet), venu s’enrichir des multiples facettes culturelles offertes par Queens. Inspiré par le pluri-ethnisme du borough qui l’a vu grandir, il ne cache pas sa sympathie pour le mélange des saveurs (il n’est d’ailleurs pas le meilleur ami d’un cuistot sans raison). Son orientation tend à ramener à la vie un type de rap qui, selon lui, manque à la scène actuelle : une musique non aseptisée, un produit conçu pour la rue et représentatif de l’environnement où il a traîné ses guêtres.

Commençons par le commencement avec une brève rétrospective. Dans un premier temps Mey devient membre du collectif Smart Crew au contact duquel il s’immerge dans un contexte inconditionnellement hip-hop à partir de 1997. Pour la petite anecdote, dernièrement on l’a vu se lever face à l’avènement du « street-art ». Non, il n’a rien contre ce mode d’expression, néanmoins il n’oublie pas sa sphère d’origine et aborde le sujet avec attachement. En effet, Mey compte bien maintenir le graffiti dans les rues, et en fin connaisseur de la discipline, il a décidé de partir en croisade contre l’amalgame établi entre graffiti et « street-art », tenant à rappeler à tous que cette branche fondamentale du hip-hop découle d’une forme originelle en rupture avec la loi, inhérente à la prise de risque, et qui n’a aucunement sa place dans les galeries d’art. Cependant Mey n’est pas réticent face à l’effervescence du « street-art », en somme, un bon gars qui connaît et respecte les valeurs traditionnelles sans être en rupture avec son temps. Constamment amené à rapper à ses heures perdues, il attendra 2004 pour débuter sa carrière avec une première apparition sur la mixtape de J-Love, « King Of What I Do Part. 6». Mey compte ses premiers faits d’armes notables parmi les rangs des Outdoorsmen, (nouvel onglet) aux côtés d’Action Bronson, AG Da Coroner et Jay Steele pour citer les membres les plus influents (J-Love encadrant la production). En bon soldat du terrain new-yorkais, il voue un intérêt particulier au rap dans sa forme pure et dure. Cette atmosphère ruff et tumultueuse de l’ancienne école va de pair avec son tempérament, résolument offensif et tenace, pour autant, il sait faire preuve de patience et planifie une explosion à retardement. Figure emblématique dans les artères de son quartier, il revendique fièrement son appartenance à Queens. De longues années durant, il va au charbon, en première ligne, proposant un contenu de qualité à ses assaillants. Cela lui permet d’acquérir technique et notoriété. Il se fait une place dans les tranchées, récupérant sécurité et stabilité. Préférant la frappe chirurgicale percutante et bien orchestrée au bombardement de masse et autres mauvaises négociations, il gagne en exposition en proposant gratuitement de nombreux releases, ceci lui offrant une place tout confort dans le bunker avec quelques hauts gradés parmi lesquels on retrouve le général Barberousse.

Comme on peut le constater, Mey ne s’est pas empressé de briller, il a fait son trou au rythme des saisons, doucement mais sûrement, dans l’ombre de son homeboy Action Bronson. On note la prestance du bonhomme, qui s’affirme davantage sur chacun de ses nouveaux efforts, et l’on pense notamment au long format « Self Induced Illness » paru en 2011, double album qui contient son lot de bastos, propulsé par l’hymne au graffiti « Got The Fever (nouvel onglet)», hit en puissance concocté par IceRocks (que l’on retrouvait par ailleurs l’an dernier à la production sur l’EP collaboratif « Raw Cashmire (nouvel onglet) ». Mey pose les balises d’un tracé qui n’est plus à déterminer, la piste de l’aéroport JFK se veut dégagée et en tant qu’observateur attentif il laisse polir ses projets de fond au bon gré de la brise atlantique (on attend un EP avec DJ Muggs, on le sait aussi très proche de Roc Marciano et Sean Price -tous deux présents sur la tape « Respect The Fly Shit » parue en 2012- avec qui le Grown Man Rap Crew est annoncé depuis 2010, on a vu ce que ça donnait sur « Animal Science (nouvel onglet) » (et ce n’était pas pour nous déplaire).

Cette collaboration avec Buckwild porte sur ses larges épaules le concept BQE (Bronx Queens Experience). J’aurais pu faire l’impasse sur ce qui va suivre, mais en fait, non : Buckwild, beatmaker légendaire affilié au DITC, gagne en notoriété après avoir participé au premier solo d’O.C., le classique « Word… Life» paru en 1994. Influencé par Large Pro et Pete Rock, il affectionne les caisses clinquantes (je parle de drums pas de voitures hein). Buck ne s’est pas fait tout seul, apprenant énormément au contact de Lord Finesse, Diamond D et Showbiz (ses copains faiseurs de beats du DITC), il n’hésite pas à marcher en terrain glissant à l’occasion. En effet, on lui doit de nombreux hits estampillés Bad Boy. On retiendra au sein de ce catalogue le tube de rue « Whoa (nouvel onglet) », du pirate de Harlem, Black Rob, paru en 1999. Approché par Puff Daddy en 1997, il intègre les Hitmen et travaille avec Biggie, Faith Evans et Shyme (miskinou il avait une si belle carrière devant lui…). Il y apprend la musicalité (comprendre par-là les mélodies enivrantes conçues spécialement pour les grosses rotations radios), fonction requise au sein de l’écurie des mauvais garçons, au contact, entre autres, des Trackmasters. C’est donc en s’aventurant vers le RnB qu’il complètera sa palette. Digger invétéré (n’est pas membre de « Diggin’ In The Crates » qui veut…), il possède plus de 40 000 galettes qu’il charcute avec un malin plaisir pour y trouver la boucle parfaite, armé de son éternelle MPC 4000, de sa mixette Vestax à 5 entrées et pour couronner le tout de vrais instruments (parce que sinon ce serait trop facile). La recette gagnante du monsieur : « Des beats fracassants avec des caisses qui apportent un certain groove, ensuite j’y ajoute de l’émotion et fais passer des sentiments par le choix de la boucle de manière à ce que les rappeurs ou chanteurs puissent raconter une histoire dessus et la faire ressentir à l’auditeur ». Bref, revenons à nos moutons, ce projet n’est pas une création rapide, et ce bien que le processus créatif se soit vite mis en place. Le contenu, dans sa finalité, a pris le temps de maturer avant de sortir des studios. Meyhem reconnaît avoir grandi en écoutant Buckwild, pouvoir collaborer avec lui fut un honneur, avoir son feedback après les sessions d’enregistrement est un plus qui l’a aidé à poser un regard extérieur sur le travail achevé. Buck, en tant que perfectionniste, a imposé à Mey une ligne de conduite stricte qui a requis une implication totale, au point de réenregistrer certains morceaux à plusieurs reprises, jusqu’à saisir le flow et les tonalités adéquates. Il admet que cette rencontre a changé son éthique de travail, et à un degré plus large, sa carrière de façon générale, essentiellement dans les opérations consacrées à la finition de ses projets.

Deux ans auparavant, Mey et Buck étaient mis en relation par l’intermédiaire de leur ami commun Dante Ross, ancien A&R de chez Tommy Boy à qui l’on doit la signature de nombreux artistes de renoms tels que Brand Nubian, Pete Rock ou encore ODB. Rappelons que Dante Ross n’est plus en bon terme avec Action Bronson, mais au-delà de sa dévotion à Barberousse, cette brouille n’a pas empêché Mey de prendre en considération les conseils de management d’un professionnel avisé. Il aura retenu la nécessité d’un travail régulier et consistant pour ne pas perdre le peu d’exposition gagnée au préalable. Accordant beaucoup d’importance aux antennes de relai, il est selon lui indispensable d’entretenir des relations avec les nouveaux médias (on le remarque dans son rapport à internet : omniprésence sur les réseaux sociaux et en connexion régulière avec les journalistes) pour promouvoir un projet, surtout lorsqu’on roule en indé.

L’album se présente sous un format court et dense. 13 morceaux incluant uniquement des productions originales de Buckwild qui siéent parfaitement à la fougue du prometteur MC qu’est Meyhem Lauren, lui offrant des drums dignes de ce nom (on connaît la frustration d’un bon beat avec des drums tout pétés…). Proposant un panel d’invités tous issus de l’entourage perso de Mey et que l’on a déjà pu croiser sur ses précédents projets (ses deux hommes sûrs Action Bronson et AG Da Coroner ; Heems l’ex-Das Racist ; Troy Ave le freshman XXL ; Retch ; Hologram et enfin Thirstin Howl III, le rappeur qui voit trop d’avantages à vivre avec maman pour la quitter, initiateur du classique des Tanguy du ghetto (nouvel onglet), affilié tout comme Mey au collectif Lo-Life), l’album s’écoute sans forcer et développe une bonne dynamique. Rappeur à la carrure imposante et au timbre de voix massif, Mey possède un flow rapide et maîtrisé, incisif et percutant. « QU Cartilage » un des trois morceaux promotionnels en est le meilleur exemple, avec son sample du « S.O.S (nouvel onglet)» paru en 1998 sur la compilation « Wu-Tang Killa Bees : The Swarm Vol. 1 ». Il récupère la phase d’Inspectah Deckpour un egotrip habile: « …there's no escape from the mayhem, I'm livin’ for now but tryin’ to make it to the A.M. ».

« Silk Pyramids» est une allusion qui mêle deux segments. Mey entend laisser libre cours à l’imagination de chacun quant à l’interprétation de son concept, mais bien évidemment, il a sa propre visualisation de ce titre bien senti. D’une part, les pyramides font références à des structures uniques qui ont traversé les époques, parallèle qui renvoie à l’installation du hip-hop. D’autre part, il apprécie particulièrement les fibres nobles et délicates (la soie, le cachemire… j’entends au loin crier « négro fragile », tais-toi mécréant !) aussi douces que son flow qui vient caresser ton tympan, aussi fluides que le schéma de ses rimes. Client très sérieux qui a su créer sa propre atmosphère le temps d’un album solide, parti dans l’ombre d’Action Bronson, les efforts qu’il a fournis en amont pour parfaire son manque d’exposition sur la scène new-yorkaise se sont avérés payant. Pièce manquante d’un catalogue déjà bien entretenu, « Silk Pyramids » devrait conforter les fans de la première heure et, je l’espère, concertera les listeners assidus qui s’introduisent tout juste à l’univers du wordsmith.

▶ Lecteur externe (nouvel onglet)

Hamadi

Brasser la merde

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