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Pochette de The Terror

chronique · 23 mars 2013 · Rock / Folk

The Flaming Lips

The Terror

Nos schizophrènes préférés sont de retour, même s’ils n’étaient jamais partis.

par Mattooh

Après une première vie faite d’une poignée d’albums de power-pop déglinguée en compagnons de défonce de Mercury Rev ou Ween, les Flaming Lips (nouvel onglet) ont viré pop symphonique post-Beach Boys en 1999 avec The Soft Bulletin. Bel album (bien que devenu largement surestimé par la génération Pitchfork) et impressionnante mutation : Kid A de Radiohead est depuis 10 ans élevé au rang de cas d’école, mais on pourrait tout aussi bien évoquer ce disque des Lips. Suivirent deux albums de folie douce toujours très pop, Yoshimi Battles The Pink Robots et At War With The Mystics, qui continuaient brillamment à transcrire en chansons accessibles au petit peuple indé tout ce qu’on peut faire de bien en pop avec de l’imagination et beaucoup de drogues.

Une trilogie parfaitement remarquable, mais alors que leur carrière suivait un chemin similaire à celui de leurs frères de Mercury Rev, la mouche qui les piqua en 1999 revint ré-aspirer son venin dix ans plus tard. Quand la bande à Jonathan Donahue disparaissait de la circulation après le bide Snowflake Midnight, incapable de continuer à écrire des pop-songs cotonneuses et arrangées à l’orchestre symphonique, les Flaming Lips re-sombraient dans la folie et y puisaient une inspiration renouvelée. Ils étaient redevenus les freaks incontrôlables des 90’s, ceux capables de sortir un album sur 4 disques à écouter simultanément (Zaireeka en 1997, que j’écouterai le jour où je saurai comment m’y prendre). Après le splendide contre-pied Embryonic puis la publication d’un album-reprise de The Dark Side Of The Moon, ce fut l’escalade : des paris débiles basés sur un étrange fétichisme des 24h (entrée dans le Guiness Book des records pour le plus grand nombre de concerts donnés en une journée, et composition d’une chanson de la même durée), une frénésie créatrice tous azimuts aboutissant à une flopée d’EP et un album de collaborations (Heady Fwends avec Nick Cave, Prefuse 73, Yoko Ono (!), Chris Martin (!!), Ke$ha (!!?)…) en 2012, un rythme de tournées soutenu et enfin ce The Terror, décrit par Wayne Coyne comme un album « lugubre et dérangé », enregistré par un groupe « désespéré », espérant trouver l’espoir « ailleurs qu’à l’endroit où ils l’ont abandonné ».

On en salive. Mais avant de disséquer l’objet, un zoom s’impose.

Il aura donc fallu attendre 2009 pour que les Flaming Lips sortent leur chef d’œuvre définitif : Embryonic. Ce disque déconcerte alors les foules conquises par leur bubble-pop aux singles euphoriques, leurs clips surréalistes et leurs concerts cotillonnés, qui parlent poliment d’album « psyché », de délire « barré ». Cela sans entendre qu’au milieu des interludes stellaires, des basses saturées et des textures noisy se cachent les plus purs diamants jamais sculptés par le groupe (Watching The Planets, Evil, The Sparrow Looks Up At The Machine, …).

Mais toi, lecteur, toi : tu sais. Tu t’es depuis un peu perdu dans le brouaha des sorties continuelles et confidentielles, mais ton excitation est réelle à l’heure de connaître la suite sérieuse d’Embryonic.

La première écoute révèle déjà qu’on ne peut plus réellement séparer récréations et albums officiels dans les sorties des Flaming Lips. Ils continuent de bouillonner, et produisent ce que bon leur semble sur une cadence à même de rendre fou n’importe quel label – ce qui n’a pas empêché la Warner de les re-signer, après la fin de leur contrat en 2011. Ce nouvel album revêt donc la même apparence cafouilleuse et disparate que toutes les dernières sorties du groupe, mais ramassé sur le bon vieux format de l’album d’une dizaine de chansons.

Plus digeste dans la forme, donc, mais pas sur le fond et les lecteurs de Pitchfork (désolé, je ne m’en lasse pas) toujours à la recherche du nouveau The Soft Bulletin ne sont pas au bout de leurs souffrances.

Les deux premiers titres se laissent pourtant facilement amadouer : Look… The Sun Is Rising et Be Free, A Way enchantent d’emblée. Des pop-songs pas faciles, tendues et étouffées de sonorités robotiques, mais on voit encore une lueur. Try To Explain repose sur le même dépouillement que la superbe Evil d’Embryonic : le groupe y laisse Wayne Coyne se débrouiller avec sa mélodie, sur un tapis électronico-onirique, bruitiste et minimaliste, qui peut rappeler les travaux les plus radicaux de Radiohead - que les Lips surclassent toutefois sans mal.

Les 13 minutes anti-harmoniques et répétitives de You Lust pèsent sur les nerfs mais s’endurent de bout en bout, alors qu’on bascule direct dans l’ennui quand un agrégat de poseurs à mèches comme Animal Collective se colle à l’exercice. Ce barnum kraut repose au final sur un squelette rudimentaire (une rythmiques automatisée sur-imprimée et un motif de synthé), tourmentés par tout ce qu’un studio peut comporter de possibilités et d’effets ; la folie guette.

Etirement du temps et structures flottantes sont encore au programme sur The Terror, qui comporte toutefois plusieurs sections, brillamment imbriquées. Bon, sur You Are Alone, la formule commence à lasser, il est temps de s’extraire de cette mauvaise passe ; dans ce contexte, la pop en apesanteur de Butterfly (How Long It Takes To Die) fait presque figure de tube, malgré les longues plages de langueur et le cisaillement d’un motif de guitare sorti de nulle part. Always There… In Our Hearts clôt l’affaire sur une transe pop-indus sur laquelle seule la voix de Wayne Coyne est là pour nous rappeler qu’on n’écoute pas un disque de Trent Reznor. Putôt bluffant, et réussi.

Le groupe s’en est expliqué : il a inversé sa méthode de composition. Au lieu d’écrire des chansons puis de les fagoter à la mode néo-psyché, des sons fruits d’expérimentations hasardeuses (vieux amplis, synthés maltraités, boîtes à rythme et même applications iPad/iPhone) ont été enregistrés, puis les chansons se sont construites autour. Il n’est plus question d’accords ou de progressions harmoniques, juste d’humeurs et de sons.

The Terror est donc un disque basé sur la répétition, construit en strates électroniques ou analogiques pour un résultat radical évoquant Suicide ou Broadcast, infiltré des feuilletages pop de Coyne comme un Clinic poussé dans ses derniers retranchements. Proche cousin d’Embryonic, The Terror est cependant un disque sans groove, et ces rythmiques rudimentaires non structurantes le rendent très statique. Les mélodies se trouvant de plus systématiquement placées en environnement hostile, le résultat sera indéniablement éprouvant pour les popeux, et même pour quiconque s’y immergeant totalement.

Le malaise au sein du groupe (et notamment l’état de détresse addictif dans lequel Steven Drozd dit s’être trouvé à l’époque de son enregistrement) est, volontairement ou non, traduit par cette dualité entre la voix douce de Wayne Coyne, égale à elle-même, et ces habillages sonores cauchemardesques.

Durant ces quelques dernières années très intenses, les Flaming Lips ont changé, tant musicalement qu’humainement et se répandent volontiers là-dessus en interview ; l’idée que les happy-ends ne se trouvent pas toujours au bout du tunnel a fini par l’emporter et balayer avec elle la possibilité de nouvelles happy-songs. Néanmoins, le groupe l’accepte et ne renonce pas ; The Terror, esquissé la nuit en studio entre les sessions de Heady Fwends, est le reflet direct de ce désenchantement besogneux.

[en écoute ci-dessus : la bonus track Sun Blow Up Today, absolument pas représentative de l'album, mais surtout seule chanson disponible pour l'instant à l'écoute sur le net ; on en voudra pas aux débiles décisionnaires de chez Warner, le seul moyen de vendre des camions de ce disque à des milliers de moustachus étant de les tromper avec cette jolie bulle de pop, qui rappelle opportunément la face la plus consensuelle des Flaming Lips]

Mattooh

Brasser la merde

1 commentaire

  1. KJGY

    Aaah voila qui me fait bien plaisir ! Franchement je ne comprenais plus rien à leurs sorties ces derniers temps, et pourtant je tente de rester au courant... Je n'ai pas encore écouté cet album mais j'avoue que la chronique me donne bien bien envie ! Merci beaucoup !

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