
A l’image de la nouvelle de l’album, du premier single « Where are we now», The Next day semble nous avoir été jeté comme ça, à la gueule, avec ses 14 chansons, sans clé pour l’approcher, sans indice pour le comprendre, sans retenue ; à poil en somme.
Et la première écoute est éprouvante. Comme la deuxième. Et comme probablement beaucoup d’autres encore. On est souvent tenté de décrocher. Certains disent que l’album est chiant, il est surtout difficile. Sans fil conducteur thématique ou esthétique apparent, l’auditeur n’a rien de solide sur quoi s’accrocher. Il est transporté d’une chanson à l’autre, un brin chamboulé. Car chaque chanson est en soi très bien écrite, arrangée, réalisée, chaque chanson contient des expérimentations, des audaces, qui lui sont propres, chaque chanson explore quelque chose de différent. Et face à cette densité jamais semblable, il est vrai que l’auditeur peut regarder The Next Day comme un bloc mystérieux, un peu rigide, inaccessible.
Mais ce qui surprend montre assez bien l’état d’esprit de l’artiste : Bowie (nouvel onglet) ne s’emmerde plus avec des albums concepts (Outside, premier chapitre d’un bien beau projet, laissé en plan), des constructions expérimentales parfaitement peaufinées (la trilogie Berlinoise, bien sûr, par exemple) etc. Bowie écrit des chansons, et il le fait bien. Et toujours, ses intentions sont précisément définies, et au final assez visibles : si bien sur chaque morceau est extrêmement travaillé, élaboré ; ils gardent néanmoins un caractère direct, immédiatement accrocheur, autant qu’à ses débuts.
Et c’est sous cette approche qu’apparait selon moi la principale dimension du disque : un recueil d’exercices de style. En effet, grâce à cette vision assez réduite, je veux dire par là que Bowie ne semble pas penser de plus grande entité que celle de la chanson, l’artiste se permet alors, de façon presque excessive, une multitude d’emprunts à de nombreux styles, souvent même à la limite du pastiche. On a l’impression d’avoir affaire à un petit jeune curieux qui tâtonne avec gourmandise, un peu perdu dans le temps et l’histoire de la musique pop. C’est ainsi que l’on peut entendre des bribes de new wave, de funk, de ballades pop, de rock traditionnel, d’indus, de soul, de disco etc. s’alterner et parfois s’entremêler au sein d’une même chanson. Ainsi nappes de synthés, basses collantes, guitares rythmiques funk, chœurs soul etc. s’étalent et se croisent tout le long de l’album. Mais tout est toujours parfaitement contrôlé, maîtrisé, réalisé. Et c’est ce qui fait à la fois l’humanité de l’album et sa froideur : d’un côté on sent que Bowie s’amuse, et on s’amuse avec lui ; de l’autre la totale perfection de chacun de ces jeux leur enlève une certaine spontanéité, leur fait perdre une certaine fraicheur, en leur donnant un aspect presque un peu sage.
Ce nouvel opus s’inscrit alors assez dans la lignée de Reality (en plus sage) : un retour sur son œuvre, immense et hétéroclite ; et en même temps de nouvelles expérimentations, le défrichage de nouveaux horizons. En somme, un recueil d’essais, de morceaux écrits et placés là pour ce qu’ils sont, simplement, et non pas inscrits dans un quelconque plus grand projet. Et sous cet angle, notre perception de The Next Day se métamorphose alors, passant du bloc mystérieux et inaccessible à l’emballage presque vide et frivole, impersonnel. Mais n’est-ce pas au fond ce qui depuis le début a fait le charme et le génie de Bowie, sa non-personnalité ? Et la musique n’est-elle pas fondamentalement futile, frivole et sensuelle ?
Interpréter l’album de cette façon n’enlève rien à sa richesse. Car The Next Day montre néanmoins une réutilisation passionnante de tout un pan de notre culture commune, la culture pop, dont Bowie joue encore des codes, alors qu’il l’a lui-même en partie façonnée. Par exemple, certains mélanges stylistiques, certaines juxtapositions surprennent par leur audace ; d’autre part les textes, plus que jamais, ne font que suggérer le sens, ne l’explicitent jamais, ce qui les rend représentatifs de toute la retenue, le dépouillement, la simplicité formelle (et formelle uniquement), d’un texte pop. Et si l’album ne semble pas être en soi une entité pensée et construite, le plaisir de l’écoute n’en est pas moins grand : l’auditeur secouera surement la tête sur « Dancing out in space» ou encore « (you will) Set the world on fire» ; se sentira enveloppé par les harmonies et les nappes synthétiques raffinées de « Heat » etc.
Dans mon focus sur Bowie, je me posais la question de savoir comment l’artiste se placerait cette fois face à l’œuvre colossale qui le précède, face à ses vies antérieures, tous ces personnages qu’il a tour à tour incarné avant de les assassiner. Comme on s’y attendait, ce nouvel album ne nous fournit aucune réponse, à peine des indices. S’il y a bien sur un regard global sur un demi-siècle d’histoire, il ne semble pas être celui d’une star vieillissante, mais bien celui d’un jeune artisan qui continue d’avancer sans s’arrêter et qui, humblement, écrit des chansons. Au final, si The Next day ne rentrera sans doute pas dans notre panthéon de zikos aigris aux côtés de Aladdin Sane, ou de la trilogie berlinoise (pour ne citer qu’eux), il restera malgré tout un très bel exemple de liberté créative, et un témoin de la jeunesse éternelle de David Bowie, icone désincarnée.






Brasser la merde
3 commentaires
Julien_LL
Excellent texte Matthieu. Pour ma part, je trouve ce disque surtout repoussant. Les deux premières titres me font mal partout dans mon corps. Je reconnais qu'il y a plein de bonnes choses, j'adore les singles, mais l'ensemble a quelque chose de très inhospitalier, que je sens mal. Assez intriguant, au final, comme sensation, mais pour l'instant c'est en tout cas pas pour moi.
Mais enfin, Bowie fait partie des artisties dont je réécouterai quoiqu'il arrive les disques dans 10 ou 20 ans. Peut-être qu'à ce moment-là je dirai plus la même chose. J'ai trop le nez dessus pour l'accepter je pense.
KJGY
Je n'ai pas encore acheté l'album mais j'ai beaucoup aimé la chronique, tout comme ton dossier sur Bowie. Congrat' et merci.
Anton
Pour ma part, le message/ ligne directrice de The Next Day serait : "je reviens après 10 ans, rappelons aux nouvelles générations ce que j'ai fait, voilà où j'en suis à présent pour ceux qui me connaissent", ce qui me semble être une bonne façon de revenir dans le monde de la musique.
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