
chronique · 23 octobre 2012 · Rock / Folk
The Smashing Pumpkins
Oceania
Doit-on encore laisser Billy Corgan enregistrer de la musique ? Doit-il se laisser repousser les cheveux ? Ses déclarations paranoïaques et inexplicables finiront-elles par en faire le Dieudonné des médias musicaux ? Aucune réponse dans ce qui va suivre.
par Mattooh
Un nouvel album des Smashing Pumpkins (nouvel onglet), en 2012, ne suscite plus tout à fait les attentes moites observées durant les 8 glorieuses (1993-2000). Les très légers symptômes perceptibles après cette annonce chez la population des trentenaires encore possiblement à l’écoute tiennent plus de la crispation, de l’indifférence non feinte, ou de l’embarras. Depuis le départ du batteur Jimmy Chamberlin en 2009, ce groupe n’en est définitivement plus un et les concerts européens de 2011 avaient le gout amer de la grandeur perdue : Billy Corgan en tyran silencieux, agacé par n’importe quoi pendant la moitié du set. Autour de lui sur scène, 3 jeunes gens terrorisés, concentrés sur leur instrument et croisant au minimum le regard du grand Billy, si ce n’est pour tâter de temps en temps de l’humeur du grand chef. Samba !
Rappelons que Zeitgeist, l’album de la reformation en 2007, n’avait déjà pas convaincu grand monde même si personnellement, j’aime beaucoup ces chansons à la production totalement anachronique mais savamment écrites - pour une bonne moitié d’entre elles, du moins. Les Smashing incarnent tellement les années 90 qu’on ne sait plus vraiment par rapport à quoi les juger : personne n’attend plus un album de la trempe d’un Siamese Dream ou un Adore, mais on sait aussi Corgan incapable de se laisser influencer par ce qui se passe depuis 10 ans. Faible marge de manœuvre, et le grand chauve s’en agace régulièrement en interview : les fans fossilisés qui réclament des vieux titres l’insupportent, lui veut tracer sa route et jouer ses chansons apaisées avec des claviers dégueulasses et des guitares baveuses. Bien.
Chacun a sa petite théorie sur les Smashing Pumpkins, la légitimité de ce nom en 2012. Pour ma part, j’ai toujours considéré qu’il s’agissait du projet de Billy Corgan comme Nine Inch Nails était le projet de Trent Reznor, avec juste en plus la patte jazz-rock éléphantesque de Jimmy Chamberlin. Regretter l’absence de James Iha et D’Arcy, c’est regretter l’image du groupe des années 90 et non son essence : déjà en 1993, Siamese Dream était écrit et (ré)enregistré par Corgan seul. Iha et D’Arcy étaient associés au visuel du groupe par le simple fait qu’il s’agissait, respectivement, d’un asiatique le nez toujours vissé sur ses 6 cordes, et une jolie bassiste blonde. Ca imprégnait l’œil, mais pas les albums de la glorieuse décennie. Quand les Smashing sont revenus en 2007, il n’y avait rien de choquant a ce qu’il n’y figure que les deux seuls membres originels à en marquer le son au marteau piqueur. Car déjà en 1998 l’immense Adore était publié et promu live sans Chamberlin et en 2000, D’Arcy était absente ; personne n’y trouvait rien à redire. Pourquoi aujourd’hui, alors que seul leur inamovible cerveau (?) subsiste, les Smashing n’auraient plus le droit de s’appeler par leur nom ?
N’empêche : sans Chamberlin, c’est plus pareil. Son départ entérine le personnage du Billy en insupportable mégalo et la fin d’une complicité musicale unique ; on n’imagine pas de batteur à la hauteur de cette impossible succession. Pourtant, le gamin qui a décroché le poste (19 ans a l’époque, imaginez un peu les auditions) impressionne en live, et ne salope rien. Avec ou sans Chamberlin, tous les spectateurs du Zénith parisien de novembre 2011 vous assureront que le souci en concert ne vient pas de derrière la batterie. En revanche, un projet foireux de 44 chansons délivrées en EPs sur le net (Teargarden By Kaleidyscope), voilà qui vous disperse des fans. Surdose d’abominables pop-songs ringardes, soli de guitares pointues grotesques, artworks en WordArt païens, claviers ignominieux, Corgan ne nous a rien épargné. C’mon, Billy.
Il faut dire aussi qu’internet ne lui a jamais vraiment réussi : tout le monde semble en effet avoir oublié, depuis le coup de pub de Radiohead et la parution surprise et gratuite d’In Rainbows sur la toile, que les premiers à avoir fait ca étaient les Smashing Pumpkins. Le 5 septembre 2000, Corgan mettait à disposition des rares internautes d’alors les 25 titres de Machina II/The Friends & Enemies Of Modern Music, dernier album du groupe avant sa reformation en 2007. Ce disque avait certes un son abominable (Virgin ne voulait pas de cet album et a donc gardé son cash flow pour la production de pets plus lucratifs), mais il contenait quelques titres fantastiques (nouvel onglet) que cet acte de générosité (ou de vengeance envers Virgin, suivant qu’on est trentenaire au chômage ou CFO d’une major en péril) trop en avance sur son temps a, hélas, privé d’audience. Cruelle justice que la justice du web 1.0.
Mais les temps ont bien changé, et 12 ans plus tard, les limites de son attitude de sale gosse autiste se situeraient autour du nerf de la guerre : après avoir annoncé la fin des albums d’une douzaine de chansons, nous voila avec les 13 titres d’Oceania dans la platine*, et sa pochette phallique moche comme du Teargarden By Kaleidyscope. Ne nous gaussons pas, Corgan n’est pas tout à fait le premier rockeur à changer d’avis sur la base de bilans bassement comptables.
Mais, lecteur trentenaire, quand la nuit tombe sur ton âme, que la brume se lève sur la plaine de tes illusions et qu’il ne reste plus devant toi qu’un picon-bière tiède, seule la musique compte, right ? Et les premières écoutes seront pénibles, tu te doutes bien. Ce dont tu ne te doutes pas, c’est qu’Oceania finira presque par te convaincre. Mais pour en arriver à un plaisir raisonnable, tu devras endurer d’infâmes co(rga)nneries pop produites comme si les Scissor Sisters s’essayaient à la folk symphonique. Des sonorités dont on n’a pas idée, des pièces de kitsch plus ampoulées et arrangées à la truelle qu’un concept-album entier de Divine Comedy. L’intro de One Diamond, One Heart laisse clairement planer le doute sur l’existence de personnes sensées dans ou autour du groupe, quand Pinwheels finit de nous convaincre de l’absence totale d’autorité artistique autour du crâne d’œuf. Inkless se sert de ses leads de guitares à la Siamese Dream pour te pourrir la journée. Wildflower n’est rien de moins que la raison pour laquelle Corgan finira sa pourtant prolifique carrière sous les écrous ; on peut presque sentir sur sa langue le vilain gout âcre de ces sonorités primitives. C’est tout simplement dégueulasse.
Mais le plus embarrassant avec ces chansons, c’est qu’au fil des écoutes elles n’apparaissent plus forcément mal écrites ; leur halo de pus se disloque et laisse apparaitre un petit squelette humble et avenant. L’écriture de Corgan reste foncièrement attachante, pour qui y a été sensible au moins à une époque. Ce garçon ne sait plus comment arranger ses compos, mais cette manière de chanter et d’enchainer les accords constitue une narration certes anachronique, mais toujours capable.
Il y a parmi ces chansons d’immédiates réussites, à commencer par la lourde doublette introductive, Quasar et Panopticon. Corgan refuse certes de s’arracher la voix comme certaines montées s’y prêteraient pourtant, mais voilà deux belles pièces de rock lourd, jouées à la Corgan, c’est à dire avec des riffs à une corde francs comme si 2001 n’avait jamais existé.
Tu les vois, les 90’s ? T’es content ?
My Love Is Winter est l’archétype de la chanson pop calibrée que Corgan nous sort à chaque album depuis Adore : Appels + Oranjes, Try, Try, Try, That’s The Way (My Love Is). Un peu toujours la même mélodie, qui passe mystérieusement de l’agaçant à l’entêtant. La multiplication de ce genre chansons pop paresseuses, plutôt que de chansons rock moins linéaires, rappelle aussi Adore dans le sens où ce sont les deux seuls albums des Pumpkins écrits par Corgan sans Chamberlin. On peut donc facilement imaginer que Corgan ne travaille pas aussi spontanément des constructions rythmiques de tarés avec un gamin de 19 ans qu’avec son ami de 30 ans. Donc, tant pis pour nous.
Puis Oceania séduit, avec sa belle intro psychédélique. Grisé, on se prend à rêver d’un nouveau Thru The Eyes Of Ruby, For Martha ou Glass & The Ghost Children ; un titre épique a l’ancienne durant lequel un beau thème mélodique est lentement monté en sauce par 45 guitares, en fait. Mais Corgan s’embourbe sur le chemin de la sortie dans un énième et malencontreux interlude acoustique, car reformation des Smashing Pumpkins ou non, il reste manifestement dans une interminable phase post-séparation qui ne peut enfanter que de disques relativement pauvres en saturation: « I'm alone, so alone, but better than I ever was », chante-t-il. Quand on fait semblant d’aller bien de la sorte, on a tendance à vouloir se prouver des choses. Oceania, la chanson, n’en reste pas moins une très belle pièce de musique et le meilleur titre d’Oceania, l’album.
Le problème de ce disque, c’est qu’il finit par passer tout seul. Tous les titres s’écoutent sans déplaisir (à l’exception de l’impardonnable Wildflower, qui clôt piteusement l’affaire), mais seuls deux ou trois s’écoutent avec un réel enthousiasme. Le miracle n’a pas lieu et ce disque n’est à la hauteur que d’un Zeitgeist, en aucun cas des premiers albums même si paradoxalement, l’album le plus proche d’Oceania en terme de songwriting semble être Siamese Dream. On évite le ridicule, on flatte la nostalgie, mais on ne dresse plus beaucoup de poils ; est-on encore assez naïf pour espérer mieux la prochaine fois?
*Je m’offre là une petite figure journalistique a l’ancienne, puisque bien évidemment je chronique ce disque après raclage de mp3 plus ou moins bien encodés. Je suis comme n’importe quel con de bloggeur, je vis avec mon époque.






Brasser la merde
6 commentaires
Krust
CTMA. CQFD.
JascO
Est-ce que l'on peut virer : "le vieux chauve remet ça"! Ca me fait tiquer...
watts
j'aime
Irvin
Plutôt bien senti comme papier.
Seule (grosse) erreur, Matt Chamberlin dans les SP ? Ca n'existe pas. Le plus grand batteur des années 90's s'appelle bel et bien JIMMY Chamberlin (à la limite du pardonnable hein ;-))
Mais le boulot est là, c'est le principal...
SWQW
oops. Merci
zaaaab
les deux morceaux en écoute sonnent assez catastrophique à mes oreilles de trentenaire qui adorait gish en 1992
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