
chronique · 9 octobre 2014 · Rock / Folk
Tweedy
Sukierae
Mettant à profit une pause de Wilco, Jeff Tweedy s’est engagé dans un projet familial pas banal. Tweedy est en effet le groupe qu’il a monté avec son fiston derrière la batterie.
par Mattooh
Ce qui aurait pu être l’inévitable album solo d’un songwriter adulé mais jusqu’ici cantonné au cadre de Wilco et ses musiciens à forte personnalité, se transforme donc en aventure familiale bien plus aventureuse que prévue. Là où on attendait un disque de folk intimiste et acoustique, on retrouve avec plaisir cette faculté qu’a Wilco de chahuter ses folk-songs en leur superposant d'incroyables vrilles électriques (World Away) ou en les soumettant à un impressionnant gradient de pression (Diamond Light Pt.1).
Au final, l’entame de Sukierae sonne presque comme un nouvel album de Wilco tant elle rappelle l’excellent A Ghost Is Born (2004) dans sa concaténation des contraires, ou le tout aussi excellent The Whole Love (2011) dans ses moments les plus efficaces. En tant qu’auteur-compositeur de l’essentiel des titres de Wilco, Jeff Tweedy aurait d’ailleurs tout aussi bien pu les garder pour le prochain disque du groupe, mais l’ambition derrière ce projet était justement de garder ce flot de compositions vierge des enluminures virtuoses des autres membres du supergroupe de Chicago ; Jeff Tweedy confie même son plaisir d’entendre dans ces chansons tout le potentiel non développé, tous ses overdubs qui ne seront jamais enregistrés, de manière à ne pas avoir à regretter les options abandonnées. Voilà des fantaisies de surdoué qui ne manqueront pas de miner tous les compositeurs moyens et autres angoissés de la page blanche, qui vendraient leur mère pour produire ne serait-ce qu’une fois dans leur vie l’équivalent de la plus mauvaise chanson jamais publiée par Tweedy (nouvel onglet).
Reste que de la même manière que chez Wilco, les excentricités de grande classe cohabitent avec des folk-songs douces-amères aux arrangements premium (Wait For Love, Pigeons, Nobody Dies Anymore), et des feel-good songs imparables (Summer Noon, Low Key, I’ll Sing It). C’est la même qualité de l’écriture mais aussi des orchestrations qui séduit, de la part d’un homme incapable de la moindre faute de goût. Les suites d’accord complexes qu’affectionnent Jeff Tweedy sont aussi discrètement abouties que chez Wilco. Les lassés des exploits de guitare un peu ostentatoires de Nels Cline (intégré au groupe depuis le sublime Sky Blue Sky(2007)) seront même ravis d’une certaine sobriété dans ce domaine.
Le disque est très long (double album de 20 titres !), et sa deuxième moitié retrouve une économie de moyens plus conforme au registre attendu d’un Jeff Tweedy solo, placide et déconneur en veste de tweed face à une assemblée assise et bienveillante. Cette seconde salve de titres est donc tout à fait apaisée, et tâtonne de guitare-voix boisés en finger-picking (Honey Combed, Fake Fur Coat, I’ll Never Know) en petites splendeurs électro-acoustiques minimalistes (Down From Above).
Le jeune Spencer Tweedy, 19 ans, assure un travail fin et élégant derrière la batterie, idéalement mis en valeur par le mix. Et il a bien raison de se ranger ainsi docilement dans cette photo de famille musicale : pourquoi se rebeller contre l’autorité paternelle quand son daron est une rockstar ?
Une chose est sure : on n’entendra pas mieux dans le genre cette année. Espérons alors que ce disque bénéficie du prestige et de l’aura de Wilco, car il a déjà hérité de la même inestimable qualité.






Brasser la merde