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Pochette de Without a Net

chronique · 21 février 2013 · Autre

Wayne Shorter

Without a Net

Pour beaucoup de monde, Wayne Shorter est comme un Dieu vivant. A 80 ans, celui-ci sort un nouvel album, composé d’enregistrements live datant de 2011 avec son quartet actuel (et en plus la participation d’un ensemble à vents sur le titre fleuve « Pegasus »). En toute modestie, quelques mots sur le nouveau disque de Dieu.

par Matthieu Truffinet

Ça parait assez absurde de présenter Wayne Shorter (nouvel onglet) en 2013. Notons quand même quelques points sur son immense carrière.

Le jeune Shorter s’est fait remarquer en jouant pour les mythiques Jazz Messengers de Art Blakey (rien que ça) de 1959 à 1964. On est alors en plein dans la tradition hard bop : un côté blues, « roots » encore plus affirmé, rattaché à la complexité harmonique et à la rigueur technique du bebop, parfois d’ailleurs encore plus poussées. En 1964, il est engagé par Miles Davis pour former son légendaire quintet avec Herbie Hancock, Ron Carter et Tony Williams. C’est avec eux que Miles Davis s’acheminera lentement vers le jazz fusion. En 1969 et 1970 sortent respectivement In a silent way et Bitches Brew, considérés comme les premiers albums réellement jazz-rock de Davis. Shorter fait bien sur parti du large ensemble de musiciens présents sur ces albums. En 1972 il forme avec Joe Zawinul (aussi présent sur In a silent way et Bitches Brew) ce qui va devenir probablement le groupe de jazz fusion le plus important de cette période : Weather Report ; qu’il quitte en 1986. Notons qu’il a toujours mené une carrière solo très active en parallèle, à l’origine d’albums géniaux tels que Juju ou Speak no evil. Enfin, au début des années 2000 il forme son nouveau quartet, réunissant probablement les musiciens les plus monstrueux de la nouvelle génération : Danilo Perez au piano, John Patitucci à la basse, Brian Blade à la batterie. Et c’est à ce groupe que l’on doit le présent enregistrement.

On observe ainsi deux lignes directrices qui se sont développées en parallèle tout au long de sa carrière. La première découlant des Jazz Messengers, principalement présente sur ses albums solos, qui se caractérise souvent par une complexification à l’extrême du jazz, et par ce qu’on peut réellement appeler un travail de recherche sur le matériau harmonique et rythmique même, bien que malgré cette approche très intellectuelle et aérienne, il ait toujours su garder une vraie expressivité et surtout un groove omniprésent. La deuxième se situe plus du côté jazz-fusion, notamment chez Weather Report, et présente une approche finalement plus « pop » de la musique : peu de démonstration de virtuosité, rejet de la forme jazz classique (exposition du thème-grilles d’improvisations-réexposition du thème) etc. (C’est justement ce qui fait de Weather Report probablement le plus grand groupe de jazz fusion, face aux autres géants tels que les Return to forever, qui malgré tout leur génie, ont été finalement plus timides dans leurs emprunts aux musiques rock et pop, gardant un cadre jazz somme toute assez rigide.)

Et ces deux aspects de la musique de Shorter n’ont jamais cessé de s’entrecroiser, et se croisent encore dans le présent album. Car si l’esthétique globale du disque, le jeu du groupe, montrent une approche très intellectuelle et complexe du jazz, les quelques réinterprétations du disque puisent dans le répertoire plus « pop » de Shorter (« Orbits » initialement jouée avec Miles Davis, « Plazza Real » avec Weather Report) ou même dans la culture populaire américaine (« Flying down to Rio », thème du film avec Fred Astaire et Ginger Rogers) ; de plus il y a dans les arrangements de « Pegasus », pièce la plus ambitieuse de l’album, pour quartet et ensemble à vents, des emprunts clairs aux Big Bands « traditionnels » (motifs rythmiques forts etc.).

Mais paradoxalement cette même « Pegasus » montre une influence très nette de musique classique moderne, par exemple au niveau des arrangements et de la conduction des voix. On est alors juste au croisement entre musique écrite et musique improvisée, entre modernité et classicisme « roots », au point que ça en devienne vraiment surprenant : un tel classicisme d’ensemble jazz alterné avec des passages aussi pointus (rappelant davantage des œuvres tels que le magnifique No beginning no end de Kenny Werner, sorti en 2010, pour ensemble à vents), on n’a pas si souvent l’occasion d’entendre ça.

Que dire encore sur Without a net ? Il y a, pour clôturer l’album, un morceau relativement court, dont le nom, « (The Notes) Unidentified Flying Objects», symbolise à merveille l’impression globale que dégage le disque. Car sur toute la durée de l’écoute, rares sont les moments où l’auditeur touche terre. Les quatre musiciens évoluent en symbiose, tenus par des liens essentiellement intérieurs : ne vous attendez pas à entendre des walking bass, chabadas ou autres accompagnements rythmiques encadrants, il n’y en a pas, si ce n’est quelques motifs rythmiques forts autour desquels s’articulent librement les différents jeux des musiciens. Mais ces jeux à première vue très libres sont bien évidemment toujours tenu par une rigueur rythmique et harmonique exemplaires assurant la cohérence globale du groupe. Ainsi chaque dissonance est raisonnée, justifiée. Ainsi lorsque le temps semble parfois se figer, se distendre, ou à l’inverse s’emballer ; persiste toujours cette pulsation intérieure, ce fil invisible ininterrompu.

Et restent alors ces constellations d’objets volants non identifiés, parfaitement placés et ordonnés dans le temps et l’espace, liens sonores entre les multiples facettes d’un géant encore bien vivant, ou peut-être même du jazz en général.

Matthieu Truffinet

Brasser la merde

2 commentaires

  1. pajalouista

    C'est bien.... c'est bien. Mais c'est un peu fouilli.

  2. Pedro

    Chronique intéressante qui donne d'utiles repères au néophyte que je suis, en matière de jazz. Merci!

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