Ces dernières années, le rap US a accentué sa phase d'évolution éffrénée, faisant bouger les lignes et les règles du jeu, essentiellement pour les rappeurs qui prolifèrent sur le web. Ceux qui ont pris le parti de se faire une réputation à coups de vidéos Youtube et de morceaux lâchés tous les 15 jours sont aujourd’hui partie prenante du système auxquels leurs ainés, il y a dix ans, ne pouvait que s’opposer, par principe. Des artistes comme SpaceGhostPurrp débarqué chez 4D, Chief Keef ou Joey Bada$$ sont devenus des habitués des grands écarts : hier mettant la dernière touche à leurs mixtapes maison balancées sur les réseaux sociaux, aujourd’hui signés sur des labels majeurs ou aux portes d’une carrière qui n’aura nécessité aucun intermédiaire pour exister. A une époque où l’industrie musicale se déplace lentement mais sûrement vers le numérique pour ne pas complètement péricliter, les connexions entre l’underground online et le business de la vie en 3D n’ont jamais été aussi directes et simplifiées à l’extrême.
Ainsi, dans ce maelström en révolution permanente à chaque nouvel espoir qui émerge, il n'est pas étonnant de retrouver des profils de musiciens devenus experts de ce grand écart ; existant tout autant dans les bacs aux côtés de « vrais » rappeurs que dans les crédits d’une kyrielle de tapes confidentielles qui agitent les serveurs de Datpiff ou Live Mixtapes. C’est le cas de Beautiful Lou, producteur texan originaire de San Antonio, dont le nom traîne sur les listes des musiciens à surveiller de près. Talentueux et singulier, Lou a surfé sur la vague A$AP Rocky, a collaboré avec Riff Raff, Himanshu et Lil B, est co-auteur d’un morceau pour Kitty Pride qui s’est faufilé jusqu’au top 50 2012 de Rolling Stone et proche de toute la bande Green Ova des Main Attrakionz. Un de ces producteurs de la nouvelle génération à l'aise sur tous les terrains.
Coïncidence, Western Tink a lui aussi développé des accointances très prononcées avec les jeunes rappeurs de la Bay, mais aussi Mike Picasso, le producteur L.W.H. et donc Beautiful Lou. Tous ces gars, Western Tink les a rencontrés sur le Web avant d’en faire des partenaires de rap réguliers. Depuis 2011, le rappeur originaire de Californie s’est positionné comme un nouvel électron libre sur la carte du rap Texan. Exilé à Austin, Tink a continué à échanger ses morceaux sur Bandcamp, Soundcloud et ailleurs, en privilégiant ses collaborations avec Beautiful Lou. Dés "Hard To Kneel Vol. 1" il y a bientôt deux ans, l’osmose entre Lou et Tink s’élève au-dessus de la moyenne de ce que l’on peut entendre habituellement. Pas étonnant que les deux aient convenu de se réunir sur le projet "Mobbin’ No Sobbin'", qui aura mis du temps à voir le jour. Un titre de disque qui dépasse largement un choix hasardeux fait par les deux protagonistes : au-delà du nom d’un morceau de Tink publié sur "Hard To Kneel Vol. 1", Mobbin’ No Sobbin’ sonne comme un motto partagé par les deux musiciens. Ne jamais rester sur place à se plaindre et pleurer sur son sort, toujours avancer, bouger constamment, sans s’arrêter. Pour in fine, s’échapper de ces espaces sombres et d’un environnement qui ne promet qu’un avenir en demi-teinte.
Une zone d’incertitude et oppressante que l’on retrouve dépeinte avec précision le temps des 21 morceaux de « Mobbin’ No Sobbin' ». Les deux protagonistes se débattent pour sortir de cette mélasse sombre que Lou parvient à matérialiser avec talent. Des beats crades, qui, assemblés, créent un horizon indépassable de souffrance et de difficultés que Tink et Lou vont s’appliquer à agiter autant qu’ils peuvent. A l’image du superbe "Swangin' & Bangin’" véritable hymne du disque. Sur une ligne de clavier angoissant, l’auditeur est plongé dans un no man’s land peuplé de voix screwées qui ressemblent aux fantômes de ce qu’elles étaient auparavant et de rafales de fusils mitrailleurs au son étrange, à demi-réels. Au milieu de tout ça, Western Tink, sûr de lui, n’est jamais perturbé par l’environnement sonore direct. Son flow et sa présence y sont pour beaucoup dans cette impression d'une ambigüité permanente, une ambiance à la fois dramatique et hypnotisante. On aurait autant envie de se prendre la tête entre les mains que de bouger la tête frénétiquement tant le morceau résolument uptempo devient un véritable banger pour un autre genre de dancefloor.
Le rap de Western Tink est peuplé de considérations sur sa vie personnelle, les difficultés du quotidien ou les remises en question permanentes sans jamais s’apitoyer sur son sort. Simplement porter un regard franc et direct sur ce qui l’entoure. Et cette volonté de s’affranchir d’illusions pour regarder sa vie en face donne à Western Tink un petit quelque chose qui séduit immédiatement. S’octroyant parfois même le luxe de s’élever au-dessus de la masse pour voir au-delà du disque, sur le très réussi "Today". Sur une prod dont ou a le secret, combinant gravité et grandiloquence avec brio, Tink est touchant comme rarement un rappeur peut l’être lorsqu’il se rend compte de sa petitesse face à tout ce qui l’entoure, les lumières de la ville ou même Dieu. On prend un plaisir non-dissimulé à répéter en boucle : “The bathroom lights got me feeling smaller than a bitch / See my reflection but at least I can say Im happy with it / Spent a lot of time turning back and not enough time focusing on what was in my lap", comme un mantra.
“Mobbin' No Sobbin'" est un disque sombre qui n’oublie pas de rappeler tout ce qu’il doit au rap texan, tout en le dépassant largement. Si Lou et Tink reprennent du Pimp C dans le texte sur ‘Short Texas’, une complainte portée par ce son de saxophone plaintif, ils se permettent aussi des écarts bienvenus via un ‘Bounce Back’ dont on croirait le refrain tout droit sorti d’un club de New-Orleans. Un hymne club déviant qui garde toujours cet arrière-goût un peu amer qui se décline lui-même en plusieurs styles de rap cohabitant sans jamais lutter : entre la gravité évidente d’un "Hi-Roller", le C&S très réussi de "Blow My High" et le flow lumineux de Shady Blaze sur "Made Man".
Ultime paradoxe, "Mobbin' No Sobbin'" est peuplé d’interludes qui le font davantage ressembler à un disque des années 90 qu’au résultat d’une longue collaboration entre deux jeunes musiciens de 2013. Des instantanés de vie qui donnent au LP un supplément d’âme évident. D’abord désarçonné par ce choix singulier dans le rap d’aujourd’hui, plus direct et « straight to the point » que jamais, on comprend bien vite que ces interludes servent le propos général du disque, au-delà des morceaux. Lorsqu’ils reprennent "Blow" ou la fameuse réplique de Stallone sur son ultime "Rocky Balboa", Rocky faisant face à son fils à qui il tente de rappeler d’où il vient et de quoi la vie est faite en réalité. La seconde d’après, le lien est évident : c’est ici que se cache tout ce que les deux musiciens ont voulu mettre dans ce disque. Dans la gentille naïveté d’un film comme "Rocky Balboa", lorsque le spectateur reçoit ces mots qui font écho au LP : "It ain't about how hard you hit, it's about how hard you can get hit and keep moving forward."
Annoncé depuis un bail, on finissait par penser que ce projet commun de Western Tink et Beautiful Lou ne verrait jamais le jour. La gestation aura été longue mais le résultat est à la hauteur des espérances : Tink et Lou sont en symbiose sur ce disque, les beats de l’un collant parfaitement au flow de l’autre et inversement. « Mobbin' No Sobbin' » est un disque très mature, à la personnalité forte et à la subtilité pas simple à capter. Le travail de production de Beautiful Lou est percutant, imaginatif, maître des ambiances et du rythme du disque. Lou va plus loin que jamais sur ce premier long jeu qu’il produit entièrement ; prouvant à tous combien il est à l’aise sur tous les terrains qu’il choisit d’emprunter, sans jamais oublier d'ajouter sa signature à tout ce qu'il crée. Il est celui qui fait de "Mobbin' No Sobbin'" cet univers ambigu dont on ne sait pas bien si l'auditeur doit le craindre ou l’admirer, ou les deux à la fois. Sans jamais se parodier lui-même, il offre à Western Tink des espaces d’expression de qualité, presque fait sur-mesure par endroits.
Pour Western Tink, "Mobbin' No Sobbin'" est l’aboutissement après une série de mixtapes prometteuses. Si la génération rap des années 2010 est plus libre que jamais de laisser éclater à la face du public son talent, armée de tous les outils que l’époque met à notre disposition quasi gratuitement, comptant simplement sur le talent, les idées et un solide réseau pour percer, la chiée de mixtapes qui paraît chaque jour prouve combien il est rare de rencontrer des artistes ayant conscience d’une nécessité d’évolution et de travail pour perfectionner son style et se bâtir un personnage qui dépasse les clichés du genre. Californien d’origine, Texan d’adoption, Tink ne s’approprie aucun de ces deux codes, il se nourrit des influences des deux régions pour se construire sa propre image, quelque part entre le petit « G » du coin de la rue et le jeune musicien pris dans un quotidien un peu misérable. « You can live by the sword and die by the knife ». Tink a conscience de la farce qui se joue mais n’hésitera pas à sortir son flow et son agressivité pour dépasser ça et déchirer le décor autour de lui. La lumière n’est jamais très loin, juste au coin de la rue ; encore faut-il en être convaincu pour enfin parvenir à aller voir ce qu’il se passe au-delà.






Brasser la merde