
Beatmaker tourangeau aujourd'hui établi du côté de Nantes, Le Parasite n'est pas un inconnu pour qui suit depuis longtemps les productions rap hexagonales (associées légitimement à des courants plus alternatifs, voire même "conscients", par rapport aux arcanes du rap game). Sans l'y lier pleinement, on peut tout de même l'associer à des gens comme Robert Le Magnifique, mr. teddybear ou encore Tepr (avant son virage Yellien du moins), et ce pas seulement parce qu'ils ont tous collaboré de près ou de loin avec Psykick Lyrikah. Après des remixs remarqués pour Grems, des prods inspirées pour l'album d'Iris & Arm ainsi que des flirts spontanés avec Dezordr Records, le premier long format du Parasite est sorti il y a à peine quelques semaines. Si le chatoyant artwork qui accompagne le joli digipack a de quoi heurter au premier abord, il est en réalité plutôt révélateur et complémentaire de son contenu.
Ce n'est pas parce que ce disque va rassembler bon nombre de plus ou moins nostalgiques férus de beatmaking d'un autre temps qu'il faut se mentir. Si Le Parasite est définitivement un créateur, il n'invente pas grand chose. Ouais, je sais, ça c'est une phrase d'aigri pas vraiment nécessaire. Parce qu'après tout, est-ce réellement ce qu'on lui demande ?
Sans le connaître, on peut présager que le français fait les choses avant tout avec le coeur et jamais de manière séparée de certains collages intelligents et autres aspects ludiques. Oui, comme beaucoup de mecs de sa génération, il s'est sûrement pris The Cold Vein de Cannibal Ox et la nébuleuse Definitive Jux (ses trois premières années, les seules qui comptent en tous cas) en pleine gueule. Sans prendre beaucoup de risques, on peut penser que le son d'EL-P, de Murs (mes chouchous), Company Flow, Aesop Rock ou les deux premiers albums de RJD2 ont trouvé un écho tout particulier dans ses esgourdes. Si on ajoute à celà un recours permanent au sampling (il est vrai très bien choisi), à des batteries (très accentuées sur la grosse caisse) qui "rident" librement et à des captures de grattes puisées dans le patrimoine de la musique noire américaine, on sait que le Parasite a de la culture en plus d'un sérieux talent. Un enfant de Blackalicious en somme, de Dilated Peoples, Dj Shadow et de l'hégémonie Mo Wax (1996-2006) qui dériva plus tard vers la geekerie aseptisée pure et dure, celle qui continue aujourd'hui de réjouir les rednecks "white trash" amateurs de casquettes trop grandes pour eux.
Désolé pour la sauvage séance de name dropping et pour le cours d'histoire (révisionniste, sinon c'est pas drôle). L'album résolument rafraîchissant du Parasite n'a pas à subir mes sarcasmes vis à vis d'un genre qui n'a pour moi, absolument plus rien à offrir depuis longtemps. Alors pourquoi parler de ce disque, surtout pour en faire l'éloge ? Parce que l'univers complètement vrillé, gentiment apocalyptique, rétro-futuriste (mais jamais kitsch) et presque psychédélique devrait en faire chavirer plus d'un. Et ce en dépassant allégrement les frontières balisées par les étiquettes et les genres.
Très très électronique (au sens texturé du terme), My Mind Travels Far est un petit venin psycho-actif extrêmement riche, qui conserve toute sa cohérence, y compris dans ses délires et ses sorties de route. C'est un trip, cousu de rencontres incongrues et de tribulations guerrières, connecté à ce qui manque chez beaucoup d'artistes purement techniques : l'imaginaire. Il n'est donc pas impossible que certains aient le sentiment de pénétrer Gattaca en compagnie de Roger Rabbit, de rejouer Demolition Man avec Minus et Cortex, de faire du skate à Miami sur le dos d'une baleine dopée aux friandises du Dr. Hofmann. Si je ne devais retenir que deux titres pour illustrer les propos, Borderliner et The Collapse me viendraient plus particulièrement à l'esprit.
Le Parasite fait partie de ces beatmakers altruistes mais intransigeants, qui savent s'adapter à la collaboration sans jamais rien perdre de leur empreinte. Pour ma part, je le trouve au moins aussi performant dans cet exercice. Le titre Chaos Technique où le Sept se pose est une petite tuerie. Tout d'abord parce qu'un mec qui sample Ain't no Love in the Heart of the City (version Al Brown, roots façon Darker Than Blue si je ne m'abuse) mérite respect et considération, même avec ces filtres et ses turbines un peu trop sucrées. Le texte et le débit cavalier du MC est à la hauteur de l'instru. Conscient mais pas que, il administre une piqûre de rappel à destination des complotistes ambigus et des jeunes rebelles, bourgeois et anti-tout.
"Trop d'illusions cassées, trop d'frustration et trop d'aigreur
Pas assez d'compassion pour comprendre et tolérer nos erreurs
Les connexions par milliers tentent de faire oublier la solitude
Une profession, une vie quadrillée, une famille et si peu d'sollicitude
Pris dans nos habitudes, le manque d'confiance crée d'la méfiance pour ceux qu'on pense d'une autre latitude"
"La colonisation porte ses fruits aux portes de nos passions
Si gris, liberté, égalité, fraternité, c'est qu'des craris
Aussi bidon qu'celle de la Zulu Nation : peace, love and unity
La modernisation n'concerne que ceux pour qui ça roule ici"
J'ai également beaucoup aimé le flow sévèrement mâché et très atypique de The Moliqule sur le très enlevé Watch The Sky Darken (jolies syncopes sur lit de mélodies baroques) et sur un Dark Oasis (sombritude chez les haschichins) où il est rejoint par Le Sept. Mais parce qu'Arm est et restera une des plus belles plumes du rap français, Le Chant des Eclairs a forcément ma préférence. Ceci n'engage que moi mais je le trouve autrement plus inspiré quand il pose sur des instrus qui ne sont pas composées par lui-même (référence au très décevant Derrière Moi. Jamais Trop Tard, sorti la semaine dernière, rattrapera peut-être le coup chez ceux qui restent encore aujourd'hui traumatisés par le somptueux Des Lumières Sous La Pluie). Pas d'extrait cette fois-ci, je suis sûr lecteur que tu écouteras l'album avec la ferveur qu'il mérite, et te forgeras ainsi ton propre avis.
My Mind Travels Far est un des meilleurs trucs sortis dans le genre et ce depuis très longtemps. Sans verser dans le chauvinisme sauvage, il est vivement recommandé de payer sa pièce pour supporter ce genre d'initiatives ô combien bienvenues. La suite, ou le début du soutien, ça se passe sur bandcamp.






Brasser la merde