silent weapons for quiet wars

chronique · 26 février 2014 · Musiques électroniques

Arnod Vorrzpkngrrr

Proto Something

J’ai fait du béton brut […], ça a révolutionné les uns et j’ai fait naître un romantisme nouveau, c’est le romantisme du mal foutu.(Le Corbusier, Entretien, 1962)

par Mélanie Meyer

En matière d’architecture, il est des écoles qui condensent l’incompréhension, la méfiance voire le rejet. Elles font également naître une formidable énergie. À l’instar du Brutalisme (britannique, rappelons-le), Proto Something est un objet dont la massivité fascine autant qu’elle effraie. Cela tient à plusieurs aspects : la rugosité des sons à l’œuvre, l’apparente déconstruction de l’ensemble, une forme de violence diffuse. Dans le même ordre d’idée, un face à face physique avec la Cité Radieuse de Le Corbusier (inspirateur du Brutalisme, cqfd) se solde immanquablement par un 1er sentiment : l’écrasement.

Et puis… il y a le second sentiment : l’amusement. Pénétrez dans ce monstre et vous y trouverez une multitude de couloirs, d’escaliers, colorés ou non, propices à la déambulation imaginative. Car Arnod Vorrzpkngrrr, c’est déjà un collectif à géométrie variable et inspiration automatique. Il réunit cinq maîtres d’œuvre (Autobee, K(no o), NGRRR, Vorrs & ZPG) ainsi que des chevilles ouvrières furtives (DeadFader, Dr Brunstein, Drill Folly, Microbes, Nolan Dialta, Sinth). Il semble donc qu’à Brighton se soit formée la Team X (toujours pour filer la métaphore architecturale) de l’expérimentation électronique. Mais Arnod Vorrzpkngrrr, c’est aussi une folie analogique : réunir dix personnes en une prise autour de leurs machines (synthétiseurs multiples tels que Korg Monotron, Arturia Minibrute, peut-être un Eurorack Modulaire… et pédales d’effets…) dans une espèce de maelström improvisé.

Après vient la conception de l’objet. Cet EP n’est pas un EP, c’est une forme de mixtape. Il s’est agi d’amalgamer tous les sons produits et créer un mix improbable. Introduisons ! « Protosomething a » démarre sur un traitement minimal mais industriel. On débarque chez Raster Noton et plus particulièrement Ryoji Ikeda. Un beat lourd à contretemps. Et puis une destruction massive. À 4’30, on rentre dans de l’industriel pur. Une sorte de déclinaisons de bruits évoquant des scies sauteuses qui s’ouvrent sur des sons saturés tant graves qu’aigus. Un son inspirant un larsen de guitare s’installe. Beaucoup d’effets agglutinants. L’enfermement sonore est à l’œuvre. Aux alentours de 13’, c’est un beat saturé lancinant qui prend le pas. On se croirait revenu dans les premiers temps des productions Ant-Zen (Hypnoskull, PAL). S’enchaîne alors Protosomething b toujours saturé avec une prégnance de sons aigus erratiques. Presque du Pierre Henry… Cela vire au bruitisme intégral avec une multitude d’effets. Les beats reviennent à 14’, totalement distordus et arythmiques. Puis la cadence se fixe : dense, dark, lourde. L’effacement se produit alors pour s’achever sur la reprise du motif de départ qui se termine par un effondrement musical proche de la dégénérescence congénitale.

Une précision utile : toutes les références citées sont les ponts potentiels qui peuvent être pointés, non forcément celles par lesquelles les participants ont pu être inspirés. En effet, il est plus probable que leur culture se situe dans une forme extrême des expérimentations warpiennes, à la Autechre ou Aphex Twin. Quant à leur connaissance éventuelle des travaux du BBC Workshop, eh bien, peut-être…

Une mise en garde salutaire : si vous comptez l’écouter au casque, ne le faites pas. Certaines fréquences sont intolérables. Il serait probablement bon que cela soit révisé…

Pour conclure, ce disque n’est pas un disque… C’est un magma de pulsions. Il y a eu, au-delà de cet exercice qui confine au dadaïsme, un travail de mise en forme qui fait songer qu’Arnod Vorrzpkngrrr se positionne comme un point de départ. Peut-être même est-il à envisager comme une sorte de manifeste puisqu’il accompagne le lancement du label Voyder. En agglomérant tous leurs délires, les membres d’Arnod Vorrzpkngrrr démontrent du même coup leur style respectif, mais difficilement identifiable, dans Proto Something. Il semble évident que tous ces noms seront présents dans les productions à venir.

Comme son titre l’exprime parfaitement, cet objet sonore est d’essence archaïque et innommable. Il est cthulhien ! Et il augure une sacrée effervescence. À écouter comme la monstrueuse inspiration qui arrachera « une rugueuse poésie des forces confuses et puissantes qui sont à l’œuvre » (Alison & Peter Smithson, « Thoughts in progress. The New Brutalism », Architectural Design, avril 1957).

Mélanie Meyer

Brasser la merde

3 commentaires

  1. JeanKevin

    C'est très laid.

  2. Fab

    Merci pour la découverte ; à suivre ...

    Par contre c'est ARTURIA minibrute ! Tout de même, je vous pensais plus chauvin que cela sur SWQW... http://www.matrixsynth.com/2012/02/yves-usson-man-behind-arturia-minibrute.html

    1. Mélanie

      Je sais pour Arturia... Je m'en suis rendue compte. Mais comme moi, tu peux découvrir ton "profl repassage". Unique! http://www.astoria.tm.fr/index.php/

    ce pseudo est à toi ? entre ton ticket

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