chronique · 18 juin 2014 · Musiques électroniques
Dead Fader
Blood Forest / Scorched / In Cover
"Pace fores obdo, ne qua discedere possit". Ovide, Fastes, I, 281 Tel le dieu romain, tel en son double-visage, telle est la dualité. Janus. La guerre et la paix.
par Mélanie Meyer
Actif depuis 2010, le projet Dead Fader était au départ une collaboration. Dès 2011, il se retrouve l’objet d’un seul de ses protagonistes : John Cohen. 2014 marque un tournant dans l’ampleur donnée au chemin parcouru.
Il est intéressant de constater une ferme volonté dans la sortie ambitieuse car simultanée de trois opus. Il est intéressant de constater que les deux albums proposés empruntent des chemins radicalement opposés. Il est intéressant de constater l’ordonnancement annoncé pour l’écoute : en 1er lieu, la paix ; en 2nd lieu, la guerre. Bien. Il est intéressant… d’inverser le propos. Prenons les choses dans le désordre. Au même titre qu’un gardien doit autant surveiller les entrées que les sorties, les départs que les retours… Poussons donc les portes et démarrons par… la guerre.
Scorched présente 9 morceaux dans lesquels la distorsion et la saturation s’interpellent fréquemment. La prédominance de rythmiques et basses lourdes et sombres est le point d’orgue de ce travail. Les constructions sont complexes, extrêmement travaillées. Fréquemment, ils se divisent en deux parties se répondant tout en s’écorchant mutuellement. En terme de sonorités industrielles, le morceau éponyme impose cette irrésistible attraction vers les profondeurs, à laquelle répondrait l’énergie d’arrachement de toute pesanteur quasi hardcore de Crampsies. Éliminez toute tendance aux rythmiques martiales rapides, et vous retrouvez potentiellement l’esprit d’un Converter ou d’un Imminent Starvation. Sur l’ensemble, Tubed est peut-être le rare pont possible avec l’album suivant pour son introduction très fugace de sonorités mélodiques quelque peu dysharmoniques. Un côté extrêmement chill-out en entrée. Les récurrences mélodiques jusqu’aux rythmiques à tendance tribale rappellent définitivement Boards of Canada. Au terme de cette épopée belliqueuse, il convient de refermer les portes pour bénéficier d’une Pax Restituta.
S’enchaîne alors Blood Forest. L’I.D.M. pure prend le relais en une pacification salutaire. Emclod déroule une mélodie chancelante, et à contretemps, à laquelle répond une nappe de basse saturée. A la croisée encore une fois de Boards of Canada mais également d’Autechre. If ever compile des nappes à la Vangelis se distordant et se déchirant en ouvertures multiples. Seul morceau détonnant véritablement dans cet opus, Lousey se démarque par une rythmique dub à la manière d’un éclaireur lâché hors de l’enceinte civique. Mais tous les morceaux se déclinent sur un mode mélancolique. En un véritable héritage warpien, on se plaît à reconvoquer Plaid ou Aphex Twin (comme sur Neet Swin qui semble mixer allègrement les deux). Les ritournelles sont traînantes, décalées, larmoyantes. Elles trébuchent en permanence sur la régularité implacable des rythmiques. Autant de fragilité astatique leur confère une forme de grâce éthérée. L’album se clôt sur Siege qui répond parfaitement à Altar Ego, lequel se retrouve sur le single In Cover. À ce stade, on se trouve désormais en territoire arovanien. Toute l’influence du maître allemand. Des introductions mineures qui s’éventrent en des nappes puissantes où l’aigu fait écho au grave en des « sustain » délicats. Là encore, la dissonance démarque des compositions de l’auguste prédécesseur.
Au final, il est donc vivement conseillé de les écouter dans cet ordre.
Au-delà d’une simple réinterprétation, de la perpétuation d’une ligne tracée par d’autres, il y a dans ce travail un réel souhait de trouver une voie personnelle au sein d’un héritage défini. En clôturant cette écoute (et cette gonflette littéraire latine légèrement débridée… si peu…), on se plaît à penser que le génie de la paix s’est réinstallé en son temple mais pour quelle durée ? Sur 11 siècles d’histoire, les portes du sanctuaire de Janus ne furent fermées que rarement après tout… Ad patres.






Brasser la merde
2 commentaires
Rod
Excellent !
Yannosh
Mortel, merci !
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