
chronique · 16 mai 2014 · Musiques électroniques
Various Artists
Pas d'erreur
« Le visage humain est provisoirement, je dis provisoirement, tout ce qui reste de la revendication, de la revendication révolutionnaire d’un corps qui n’est pas et ne fut jamais conforme à ce visage » (Antonin Artaud, Œuvres, 2004, p 1533)
par Mélanie Meyer
Thématique : l’erreur. Cellule d’action : l’erratique entreprise.
Bruits de fond s’est fait une spécialité d’expérimentations électroniques plutôt sombres. Cet ancrage originel développe une structure mouvante et protéiforme offrant au gré des possibilités, des envies, des rencontres un espace d’expression aux DJs (apparitions ponctuelles : Seal Phüric, Saoulaterre… ou récurrentes : Aphasia, Mistress Bomb H…), dans la continuité fondatrice du fanzine initiateur, L’ultime atome. L’esprit est donc libertaire et underground.
Des split aux maxis en passant par les mixes, il manquait au tableau le format compilation. Pourtant, le souhait était bien présent. L’impulsion s’est muée en réalité grâce à la réunion centrifugée de six artistes aux styles véritablement différents.
Le disque s’ouvre sur NuWHWuN de C_C qui réussit l’alliance du choix exigeant de matériaux sonores peu usités encore (le support cassette générant des sons retravaillés) et construction efficace en un morceau extrêmement texturé mais dancefloor.
Organepic de Ripit (Solar Skeletons) démarre sur un kick distordu et lent auquel répond une boucle pointilliste aiguë. Les effets se développent sur le même thème aliénant jusqu’à un cut sonore à 1’20. Le beat reprend mais l’aspect mélodique se fait plus mineur, irradie par une sorte de delay, se décline en contrepoint pour devenir totalement dysharmonique. Le morceau entre en arythmie. Les sonorités suffoquent pour s’éteindre progressivement.
Muckrackers impose l’inspiration métallurgique dans toutes ses déclinaisons. Issu de la scène en question, le groupe s’est définitivement orienté vers le power electronics dont la puissance relaye un propos social hautement revendicatif : la mise en friche de l’Est français au travers des fermetures des usines sidérurgiques de Lorraine, région dont ils sont originaires. Kontrol Verlust donne un aperçu d’un des rares exemples français d’engagement manifeste couplé à un indéniable savoir-faire musical.
Electric Kettle augmente encore les hostilités en une pièce breakcore des plus aiguisées.
La contribution la plus intrigante se révèle être celle de Jean Ferraille aka Aphasia. Le ton impérieux et monocorde du rappeur Djamal déroule progressivement des phrases nominatives introduites par la négative. Cette litanie anaphorique hypnotique provient d’Interjections, texte dicté par Antonin Artaud deux ans avant sa mort au secrétaire qui venait lui rendre visite à l’asile de Rodez.
Pas d’erreur est une déconstruction poétique et monstrueuse qui aboutit à l’affirmation suppliante du non-être vécu par l’auteur. Démarrant sur quelques accords extrême-orientaux, le morceau se mue en une terreur speedcore dont les sons saturés créent un magma se confondant avec la vindicte du scandeur. Bien que l’association de la brutalité vocale et musicale soit des plus efficaces, on regrette cependant que l’interprétation du texte soit parfois trop littéralement dépecée par l’environnement musical. Il est vrai que ce modus operandi est le propre de Jean Feraille puisqu’il avait déjà procédé de la sorte sur Contre d’Henri Michaux. Il est vrai que, paradoxalement, il force l’auditeur à s’abstraire de la répulsion primaire provoquée par la violence sonore afin d’en arracher la compréhension des mots proférés. Il est vrai dès lors que l’attraction s’impose et que l’on y revient invariablement.
Lost forgotten achève l’opus en une extrême-onction lynchienne. Nappes et craquements associés à quelques notes de piano s’entremêlent en une respiration lente et anxieuse.
Il fallait mourir dans l’angoisse de la désespérance angélisée : Crawling Beast pose ce constat comme une fin ultime du non-recevoir.
« La liberté… cette superaliénation qui ne laisse pas le choix. »






Brasser la merde