Bradford Cox est véritablement un casse-couilles de première, ce qui est généralement un atout quand on a le talent artistique pour compenser, une sorte de "supplément" de charisme. On vous épargnera la liste des interviews où il critique l'indie-rock, les hipsters, et celles où il se plaint de sa vie, des leaks de ses démos, de son culte de la personnalité, mais partons d'une des dernières, sur Buzzfeed (nouvel onglet), où il dévoile sa haine de Morrissey (et la musique des Smiths) et se réclame d'un rocknroll pur. Le rapport avec Monomania ? C'est un album qui déclare plus que tout autre dans la discographie de Deerhunter, l'indépendance du groupe de tout le sentier indie-pop des années 2010. Nocturnal garage, c'est marqué sur la pochette.
A force de jouer le conflit entre ses fans et l'univers dans lequel il évolue, il fallait bien que la rage sorte et c'est sur ce cinquième album que le groupe d'Atlanta réussit l'osmose entre le savoir-faire pop et la turbulence d'un état d'esprit punk. Tout est une histoire de corps mélodiques soignés auquels on aurait injecté un venin dérangeant sur Monomania. Neon Junkyard est une balade psyché-folk piégée dans un nuage d'échos perturbants, Leather Jacket II emballe la grosse ligne de basse de noise pendant que Cox fusionne un megaphone et un delay pour exploser en rock de bouseux, Pensacola se la joue old country-rock, enregistrée lo-fi mais déploie malgré tout une amplitude sonore maousse. Dream Captain possède le couplet le plus pop de l'album alors que le chant haineux du refrain contraste avec les paroles assez mélancoliques ("I'm a poor boy from a poor family, I ain't got nobody to take care of me").
C'est un jeu de dupe constant, l'invitation à une soirée de potes passionnante car dangereuse, comme dans la magnifique Blue Agent qui débute en B.O de 007 pour les enfants au texte patibulaire ("If you ever need to talk, I won't be around"), emboite sur un refrain délicat comme la soie, et termine en odyssée spatiale ("I use my golden light, to find a way"). A la moitié du disque, on a du mal à trouver la faille, tous les morceaux déroulent à une vitesse dingue et surtout, les tiroirs ouverts ici et là nous éblouissent : le refrain majestueux de Sleepwalking où les guitares bruissent pour envoyer Cox dans une brume solaire, les toussements malades qui cloturent la lounge-pop de T.H.M à la mélancolie éclatante, et bien sûr le final gargantuesque du single Monomania. Ce titre est tout simplement le condensé du savoir-faire de Deerhunter en 5min19. Ouverture sur un larsen, embardée rock à papa jouée par des fans de Sonic Youth, montée chaleureuse avec jaguar sur-aigue derrière, repos chill avec un chanteur à bout de souffle susurrant qu'il y a quelque chose de pourri dans sa tête tandis que la case mélodique est presque nettoyée. Puis la machine se détraque, et le fou répète "Mono mono maniaaaa" comme un alcoolique sous speed alors qu'autour de lui le monde s'écroule : un moteur d'avion lui fait la course et le riff est dévastateur, luttant pour survivre dans un fracas de 2, 3 feedbacks qui attaquent chacun avec un angle différent.
C'est le fantasme de nombres de musiciens d'effectuer un virage de style en forgeant un disque à la cohérence parfaite. Mais ce qui marque, et marquera pendant longtemps l'auditeur de Monomania, c'est l'excitation et la tension palpables de 10 titres (on mettra en fin de cortège le solo folk Nitebike et la sucrerie habituelle de Lockett Pundt, The Missing) qui installent Deerhunter dans cet espace pas si grand, qui réunit les monuments de l'indie-rock aujourd'hui, et forcément demain.






Brasser la merde
1 commentaire
Georges White
Très bonne chronique. Cox est effectivement casse-couilles a plus d'un titre, brouillant les cartes à travers ses différents side projects et parler de punk à son sujet pose évidemment problème, de la même manière par exemple qu'un Neil Young période Mirror Ball. Ensuite parler de virage artistique je ne suis pas tout à fait d'accord, il y'a beaucoup de morceaux sur cet album qui rappellent l'ingénierie de Microcastle (et sa face trippée Weird era cont.) et même s'il se veut d'apparence plus immédiat et démonstratif, Monomania reste néanmoins dans la lignée des précédents albums de Deerhunter (et des efforts solo de Bradford Cox).
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