silent weapons for quiet wars

Pochette de Still Life With Eggplant

chronique · 2 mai 2013 · Rock / Folk

Motorpsycho

Still Life With Eggplant

Au-delà de ce 18ème album (!), le cas Motorpsycho mérite que l’on s’y attarde ne serait-ce que pour conjurer l’invraisemblable blackout que la France leur oppose depuis, grosso modo, toujours. Public, médias, labels/distributeurs, tourneurs : tous les acteurs du petit monde du rock indé franquais semblent se branler éperdument de nos norvégiens barbus ; ça ne peut plus durer.

par Mattooh

Voilà un groupe caméléon qui bâtit depuis plus de 20 ans une discographie singulièrement imprévisible, et d’un volume si délirant qu’aucune vie ne semble assez longue pour se perdre dans sa découverte exhaustive. Capable de fricoter avec le jazz, le rock progressif, la soul, le rock indé, la pop psychédélique ou le stoner le plus massif, l’œuvre de Motorpsycho (nouvel onglet) peut tout juste être découpée en grandes périodes caractéristiques de certaines obsessions développées le temps de quelques disques consécutifs. Depuis l’excellent Little Lucid Moments en 2008, Motorpsycho produit ainsi la musique la plus abrasive de son histoire et Still Life With Eggplant en remet une plutôt belle couche.

Tu n’as plus le temps de rien, lecteur hyperactif, et tu ne connais pas trop Motorpsycho. C’est pourquoi je vais aller droit au but, pour que tu comprennes bien à quel point je ne suis pas le moins du monde en train de t’enfler.

Au sommet de leur discographie trônent fièrement deux disques, régulièrement cités comme fondamentaux dans leur affolante discographie : le double album Timothy’s Monster (1994), impressionnante somme de compositions de rock psyché un brin éprouvante, et Angels & Demons At Play (1997), plus frontal et accrocheur mais surtout génialement barré, bref, fondamental. Si tu n’as jamais entendu parler de ces disques dans les diverses listes d’albums rock essentiels que tu te tapes tous les 2 jours sur les internets, recontextualise : ne pas faire de grunge ou de rock slacker au cœur des années 90 était déjà un acte de résistance, mais exhiber en plus de fières influences progressives, folk-rock choral ou stoner constituait une intention manifeste d’auto-flagellation. A la trappe, quoi.

Partant de là, tu as plusieurs choix : te taper tout le reste de la disco pour te faire ta propre idée (gros relou), laisser tomber et aller te faire un thé en écoutant Grizzly Bear, ou faire confiance à mes investigations – le fruit de plusieurs années de ponctuels tirages au sort suivis d’impitoyables dissections.

Il apparaît ainsi que passer à côté du hard-blues gorgé de soul de Barracuda (2001) est une faute de vie disqualifiante (pourtant commise par un nombre considérable de mortels, mais quel disque !), que Black Hole/Blank Canvas (2006) est une magnifique collection de chansons rock habitées et grisantes, et que globalement tout ce qui a suivi est long, lourd, gras et totalement bonnard, à l’exception notable de l’album sorti en 2012 avec l’embarrassant claviériste Ståle Storløkken, menue faute de goût bien pardonnable. En 2000, Motorpsycho tapait dans la pop charpentée et savamment orchestrée avec claviers, cuivres, papapaaaa et tout le bordel, Let Them Eat Cake en étant un témoignage plus que convaincant ; pour finir, l’ascension des quelques sommets du bavard Trust Us (1998) et des schizophrènes Blissard (1996) et It’s A Love Cult (2002), bien intentionnés mais inégaux, reste recommandée aux curieux.

Tu vois, j’ai fait court. Pour l’essentiel, leurs disques sont souvent indigestes au premier abord, mais tous sont constellés d’invraisemblables pépites de space-rock qui te mettront à leurs pieds, soumis et admiratif devant un tel trésor caché - caché à Trondheim, comté de Sør-Trøndelag, mais on va pas chipoter. Et si tu es très courageux, tu iras faire le tri dans la vingtaine d’EPs émis depuis 1990 ; vois ça comme ta pénitence.

Bien.

Retour en 2013 et ce Still Life With Eggplant, avec cette fois seulement 5 titres au programme, évidemment très longs et multiphasés ; soyons clairs, c’est de toute façon le cas de la majorité de leurs disques. Hell, Part 1-3 débute comme du Black Sabbath (Part 1 ?) et se voit offrir une bien jolie conclusion jazzy (Part 3 ?), où le fantastique batteur peut s’en donner à cœur joie. Le garçon n’est de toute façon pas du genre à bouder son plaisir et entre ses roulements sur les passages les plus chahutés (Part 2 ?), ces plans fouillis incompréhensibles ou ses breaks meurtriers, c’est festival. Avec Motorpsycho, l’enfer ressemble étrangement à un paradis heavy-rock.

August est clairement la pépite de ce disque, avec sur les couplets une mélodie pop-folk lumineuse qui surgit d’un empilement génial de plans guitare/basse/batterie ; l’alchimie de musiciens en état de grâce fusionnelle, qui placent ces 4mn et quelques en lice pour les plus belles offrandes de cette garce de 2013. Bon, c’est une reprise de Love ; n’empêche, elle est sublimement traitée.

Barleycorn (Let It Come, Let It Be) dévoile une mélodie signature 100% Motorpsycho, donc non dépourvue d’une certaine grandiloquence mais parfaitement excitante. Toujours en ébullition, et toujours cette chaude basse délicieusement sinueuse, ronde comme une queue de pelle.

Pièce maitresse du disque, Ratcatcher est une enfilade longue de 15mn de différentes déambulations (géniale thème jazz-rock, basse free, échos, distos : tout ce qu’il faut), scindée par une longue montée en sauce centrale dont l’explosion échoue sur une chambre de décompression jazzy (encore ?!) du plus bel effet ; des vertus de la jam sur le processus de composition des norvégiens.

Enfin, on en avait perdu la trace depuis toutes ces années d’obsessions électriques, mais Motorpsycho est aussi capable de trousser de délicats instants pop-folk, comme le début d’Afterglow ; cela ne dure toutefois qu’un peu plus de 3mn, après quoi naturel et basse obèse reviennent au galop et les inévitables digressions psychédéliques prennent le relais.

Tout aussi peu avare en digressions que Heavy Metal Fruit (2010), Still Life With Eggplant opte toutefois pour une approche légèrement moins stoner, et retrouve au final un peu de la versatilité des albums pré-2008. Une indication sur une future levée de pied sur les distos ? Il s’agit en tout cas d’un énième brillant disque bruyant, réconciliant rock progressif et bon goût et faisant cohabiter le psychédélisme le plus échevelé avec l’immédiateté d’un rock bourdonnant et exalté ; à l’image finalement de l’essentiel de la carrière de Motorpsycho. Grüt.

Mattooh

Brasser la merde

2 commentaires

  1. Matty

    Haha, mais bon dieu tapez "Motorpsycho chronique" comme des grands sur un moteur de recherche et vous verrez si personne en parle jamais de ce groupe. Qu'est-ce qu'ils feraient pas à S-truc-Q-machin pour nous faire croire qu'ils sont au taquet sur tout. En plus ce nouveau disque est un peu décevant quand même.

  2. Mattooh

    Haha, ils sont pertinents les brasseurs de merde. Sur Internet, tu trouveras toujours tout ce que tu veux, surtout pour un groupe vieux de 25 ans. Mais tout est relatif, et Internet, c'est pas la vie : le dernier concert français du groupe, pourtant pas avare en tournées, remonte à une dizaine d'années. Libé a bien fait un papier sur eux en 2012, sinon l'écho des sorties se limite aux cercles de connoisseurs chevelus et pour trouver leurs disques en franque, tu peux t'accrocher. Pour ce qui est du plus important (la musique - on est d'accord là-dessus?), cet album est peut-être moins bon que Heavy Metal Fruit mais il prolonge avec classe leur phase bien heavy entamée avec Little Lucid Moments.

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