
Cela fait maintenant dix ans que Karl O'Connor (Regis), Dave Sumner (Function) et Peter Sutton (Female) ont fondé le collectif Sandwell District (nouvel onglet) afin de poursuivre et approfondir la collaboration entamée au sein du label Downwards. L'objectif initial est demeuré inchangé, à savoir : cultiver l'esprit aventureux et sans concession de la techno originelle, en nourrissant cette dernière des expériences industrielles et post-punk développées en Europe depuis les années 1970. La démarche du collectif procède d'une éthique punk prônant une autonomie complète dans la création et la production musicales, rejetant par là même les logiques commerciales qui gouvernent actuellement (et de longue date) l'industrie. La volonté de maîtrise totale de l'expérience Sandwell District par ses membres se traduit par une communication collective mais minimale, et volontiers énigmatique, assurée via un unique site web, parant ainsi l'entreprise d'un voile de mystère. Le relatif succès et la notoriété croissante dont il jouit depuis quelques années n'y ont rien changé. Et cela n'est pas pour nous déplaire.
L'album qui nous occupe ici est le fait de Juan Mendez, qui sévit sous l'identité de Silent Servant (nouvel onglet) depuis qu'il a rejoint le collectif de Birmingham en 2006. Depuis lors, il a commis une dizaine de EP et maxis et contribué activement au remarquable Feed-Forward (chroniqué ici (nouvel onglet)). Negative Fascination – qu'on se gardera de confondre avec le EP homonyme sorti en 2009 – peut être considéré comme l'aboutissement des efforts consentis par Mendez ces dernières années pour mettre en sons les pulsions et les émotions associées à la violence, à la mort et au meurtre. La pochette est à cet égard éminemment suggestive de même que la tracklist, sans parler du couteau à cran d'arrêt (identique à celui de la pochette) qu'ont reçu les chanceux qui ont acheté l'édition limitée... Si le rapport de l'humain à la technologie est un des terrains d'expérimentation de prédilection de Sandwell District, Mendez l'aborde en pointant un paradoxe des sociétés dites modernes : celui résultant de la coexistence de la volonté affichée d'une domination infinie de l'humain sur la nature grâce au progrès technologique et de l'incapacité pathétique de ce même humain à ne serait-ce que gérer ses pulsions les plus primaires. Paradoxe qui a des conséquences fatales, quoique d'une ampleur variable, chaque fois qu'un humain recourt à la technologie (du simple poignard à la bombe nucléaire) pour satisfaire ses pulsions irrationnelles et (auto)destructrices. Telle est peu ou prou l'histoire réjouissante que narre Mendez au fil des sept titres qui composent Negative Fascination.
L'inaugural Process immerge immédiatement l'auditeur dans un univers d'une noirceur abyssale, façonné par les sonorités métalliques et profondes typiques du collectif de Birmingham. L'angoisse, d'abord diffuse, se fait enveloppante, puis oppressante, quand intervient l'écho d'une voix grave et monotone délivrant un récit inaudible. Une fois le contexte posé, le propos se fait plus direct et le tempo s'accélère d'abord modérément (Invocation of Lust, Moral Divide), puis fortement, dans le déluge de violence percussive de The Strange Attractor. Pour restituer la variété des émotions et des pulsions intimes les plus dérangeantes à l'origine de la violence et du crime, Mendez fait un usage ingénieux d'une palette sonore pourtant limitée, magnifié par un mix de qualité supérieure, conférant à l'ensemble une subtilité remarquable tout en préservant son caractère brut et sauvage. Qu'il emprunte à la dub techno ses patterns rythmiques et la rondeur de ses basses (Moral Divide) ou au post-punk son usage et son traitement de la basse et de la guitare (particulièrement sur Temptation & Desire), c'est toujours pour parfaire la soumission de l'auditeur. Et lorsqu'il relâche son emprise, en apparence, c'est moins pour lui donner quelque répit que pour souligner la force sournoise des tourments intérieurs (A Path Eternal). L'apocalyptique Utopian Disaster clôt l'album en annihilant, au besoin, les derniers espoirs de l'auditeur sinon d'assister à une fin heureuse, du moins de voir ne serait-ce qu'un bref et timide rai de lumière. De poisseuse initialement, la noirceur s'est faite rugueuse, voire abrasive, puis aride, abandonnant l'auditeur dans un univers de désolation absolue.
Si le format album n'est pas le plus usité au sein du microcosme techno, force est de constater que Juan Mendez a réussi son pari: celui ou celle qui ne fera pas, dès le premier titre, une réaction allergique extrême à son univers malsain et proprement criminogène écoutera l'album d'une traite et n'en sortira pas indemne; pire, il/elle en redemandera! Et toutes les images suggérées à son écoute nous ont convaincu que Negative Fascination constituerait la bande originale parfaite pour une hypothétique adaptation cinématographique de Scintillation, le roman de John Burnside. Enfin, signalons que peu après la parution du présent album, Mendez a sorti un 12'' intitulé Negative Fascination Extended Mixes, également sur Hospital Productions (nouvel onglet), contenant des versions alternatives de trois titres hautement recommandables.






Brasser la merde
3 commentaires
theo imberty
Album fascinant d'un artiste qu'il l'est tout autant.
Julien_LL
Je suis peut-être passé à côté : mixage et mastering fabuleux, certes, mais je reste en surface, je trouve pas l'ensemble très expressif.
L'abbé Quille
Je l'ai écouté cette nuit et force est de reconnaître que Silent Servant sait créer des ambiances moites ou le noir est omniprésent. Cet album vous rend addict, pénétre la noirceur de votre âme et ne vous lâche plus jusqu'à la dernière seconde. Pas évident d'aborder cet artiste si vous ne savez pas a quoi vous vous exposez.
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