chronique · 13 mai 2013 · Autre
Domenico
Cine Privê
Caetano Veloso sur la naissance du mouvement tropicaliste : « Les tropicalistas décidèrent de puiser à la fois dans les aspirations ridicules des américanophiles, les bonnes intentions des nationalistes, l’« arriération » traditionnelle de notre pays et son avant-garde – et ce mélange d’influences allait s’inspirer de tous les aspects de la vie culturelle au Brésil. Une créativité allait récupérer tous ces courants et les transcender ».
Moins unanimement reconnu que la bossa-nova, le mouvement tropicaliste a été la seconde révolution musicale à tenir place au Brésil en quelques années. À cause de l’instabilité sociale et politique du pays, la bossa aura en quelques années été dépassée. D’abord formidable sophistication des sambas de rue, rêverie éthérée qui anoblit même les âmes les plus précaires, la langueur bossa deviendra vite une mollesse, une tiédeur désagréable incapable de réagir au coup d’état militaire de 1964 (nouvel onglet). La bossa devient alors une musique nantie, dépolitisée dans un contexte ou dépolitisé veut dire complice. C’est à ce moment-là que la révolution tropicaliste prend tout son sens. Mouvement militant décomplexé et jouant sur l’absurde, le tropicalisme se donne pour mission de résorber les fractures sociales, de rassembler les clivages esthétiques et culturels du pays avec un appétit de jour de fête – le tout en se démarquant du repli nationaliste et identitaire du grand mouvement de l’époque, le MPB (Musiques Populaires Brésiliennes), hostile à toute influence étrangère.
La clé du tropicalisme tel que l’ont pratiqué Caetano Veloso, Gilberto Gil, Tom Zé, Gal Costa ou Os Mutantes est dans la synthèse multiculturelle et transclasse, dans l’ anthropophagie esthétique décrit par le poète brésilien – et père spirituel du tropicalisme – Oswald de Andrade. Incorporant des éléments folkloriques au même titre que des procédés savants, honorant l’histoire brésilienne et y l’acoquinant avec toutes les modernités occidentales (jazz, rock’n’roll, pop psychédélique), les chansons tropicalistes possèdent un souffle vivifiant et une créativité au service de tous qui sont au moins aussi beaux et grands que la mélancolie et la perfection formelle de la bossa.
Pourquoi cette longue introduction ? Parce que le tropicalisme rayonne encore. Tandis que la bossa est depuis longtemps rangé du côté des lounge pour nouveaux riches, le tropicalisme continue à amuser, à s’amuser et à combattre. Veloso vient par exemple de sortir un énième disque respectable, et voilà que le jeune Domenico Lancelloti s’ouvre de plus en plus aux oreilles du grand public. Domenico, dans son premier album solo, arrive en effet en à peine plus de trente minutes à rendre un hommage vibrant et évident au mouvement qui l’a formé.
Cine Privê est un disque formidable qui, mieux que de longs essais abstraits, fait instantanément comprendre ce qu’est l’esprit tropicaliste. Tendre, rigolo et un brin acharné, Cine Privê est d’humeur cajoleuse, se plaît à gober tout ce qui l’entoure et le recrache dans des chansons aussi simples qu’un peu bizarres. Hommage au cinéma, Cine Privê parle de tout le cinéma, du grand, du petit, du bis et du populaire. La musique va dans le même sens : variant sans cesse de système rythmique, intégrant tout un tas d’éléments éclectiques, elle ne fait pourtant preuve d’aucune prétention, ne part dans aucune expérimentation discriminante ; toute la science du musicien ne travaille qu’à produire des chansonnettes accessibles et gentiment délurées.
Evidemment, le disque est parfait pour les chaleurs lourdes et les cocktails acidulés. Domenico réveille en nous l’amour du Brésil, sa décontraction et ses contradictions, sa poésie inégalable et son envie de Nord. Porte d’entrée idéale pour le néophyte et surprise rafraîchissante pour le chevronné, Cine Privê est sans aucun doute un grand disque brésilien de ces dernières années. Et, s’il faut vous le conseiller par d’autres moyens, il ravira à coup sûr les amateurs de Stereolab et Tortoise. Écoutez, ça vous sautera aux oreilles.






Brasser la merde