Concerts · 6 juin 2014 · le 29 mai 2014, Barcelone, Parc Del Forum
Primavera Sound 2014
Hipsterie collective
par Mattooh
En mai, fais le festival qui te plait ; aussi le Primavera de Barcelone est-il devenu ma rituelle transhumance printanière. Je m’en vais alors te raconter, cette année encore, à quel point on peut vivre heureux pendant 3 jours en n'ayant à sa disposition qu’une avalanche de rock « « « indé » » », une demi-douzaine de jambons ibériques, une poignée de fruits frais et quelques barils de mauvaise bière.
Rédaction médiocre, culture musicale niant tout patrimoine antérieur à 2010 (nouvel onglet), choix hasardeux (nouvel onglet), jugements incompréhensibles (nouvel onglet), détails futiles (nouvel onglet), coups de gueule de collégiennes… Si tu ne trouves pas la lecture de compte-rendus de festivals écrits en 30 mn excessivement pénible, c’est que tu n’es pas digne de SWQW. Dans les deux cas tu ne devrais pas lire ce qui suit, mais ta fascination pour nos ridicules médisances ne connaissant pas de limite, je sais que quelques désœuvrés liront ce qui va suivre, juste pour y poser une crotte. Je te rabaisse donc la lunette, et te remets du papier.
JOUDI :
Soleil solide, températures estivales, bord de mer : Colin Stetson n’en verra rien, puisqu’il lance le festival depuis le sombre intérieur du bel auditorium jouxtant le site. On ne comprend pas vraiment ce qu’il fait (par combien de trous souffle-t-il en même temps ? qu’est-ce qui est bouclé, qu’est-ce qui est live ?), mais peu importe : le voyage intérieur est très beau. Seul sur cette grande scène, il plaisante (mention spéciale à celui qui croît bon générer de la fumée artificielle à proximité de ses voies respiratoires) et remercie, comme le font les gens bien.
Les chiliens de Föllakzoid confirment, en plein jour, tout le bien qu’on pensait de leur album II. Portant la casquette en cuir comme personne, les lascars assurent 45 mn d’un kraut-rock dégraissé, rebondissant et hypnotique, profitant d’un son bien ample qu’ils ne doivent pas rencontrer tous les jours, eux qui sont plus habitués aux micro-salles et arrière-boutiques approximatives de dive bars en redressement judiciaire.
Midlake a disséminé quelques très belles chansons sur ses trois premiers albums, mais le seul qui m’ait réellement convaincu, c’est le dernier, Antiphon - fan, épargne-moi ta fatwa, va. Reste que suite à un concert catastrophique en 2006, je me rendais devant la vaste Sony Stage à petits pas, convaincu que j’allais déguerpir rapidement voir les fantastiques The Ex. J’ai finalement passé une pleine heure avec nos nounours barbus, et je reste surpris de l’excellente évolution de leur set live. On se fait vite à la voix noyée d’écho du « nouveau » chanteur, et on se repaît béatement du rendu nettement plus rock de ce Midlake 2.0, les enrobures très classic-rock se chargeant de rappeler qu’ils ont beau être des indie-dudes se laissant pousser la barbe comme de la merde, ils sont aussi de très bons musiciens texans.
Après un bref aperçu du set des excellents Antibalas (afrobeat de qualité supérieure, parfait pour aérer les festivals saturés en mauvais rock), je me laisse finalement tenter par Warpaint, qui m’ennuie poliment sur disque. Sur scène en revanche, les filles décapsulent leurs compos pour laisser éclater des bulles de rock sombre et complexe, mais toujours très organique et mouvant. Un vrai petit plaisir.
Grand classique du Primavera : les dilemmes. Heureusement, les casse-têtes sur papier se défont souvent naturellement sur le terrain. Ainsi la foule compacte me gâchant un peu le début du set de Neutral Milk Hotel, je fuis vers le set insipide de Future Islands, que tout le monde n’est manifestement venu voir que pour entendre Seasons (Waiting On You) ; comment un chanteur si exceptionnel peut-il se retrouver entouré de musiciens si médiocres ? Mystère. Ne reste alors plus que qu’une chanson pour aller apercevoir St Vincent, bien trop peu. Faire de mauvais choix reste après tout un moyen comme un autre de résoudre un dilemme.
Me voilà en tout cas placé pour le set des Queens Of The Stone Age, que j’ai bien dû voir une dizaine de fois et qui ne m’a jamais déçu ; autant dire que Josh Homme est bien niché dans le hall of fame de mon cœur de pierre. Seulement, depuis la dernière fois, …Like Clockwork est sorti, et le set de ce soir, en plus d’être gâché par un son véritablement dégueulasse (guitares criardes, batterie en plastique), comptera de nombreux extraits de l’album de la disgrâce. Si on ajoute à ça quelques vieilleries de seconde zone (Burn The Witch, Make It With Chu, Sick Sick Sick … sérieux, vous en avez pas marre ?) ainsi qu’un batteur absolument pas dans le registre, incapable de faire honneur au leg des enclumes Dave Grohl et Joey Castillo, difficile de se faire réellement plaisir. Bon concert dans l’absolu, mais sale déconfiture pour un groupe de la stature des QOTSA.
Je me barre donc avant la fin pour ne rien rater de Shellac, qui vient comme tous les ans nous gratifier d’une pleine heure de jouissance noise-rock. Cette année la scène ATP est mieux placée et bénéficie d’un son parfait, alors je te laisse imaginer la pointure du panard que j’ai pris. La morgue acide d’Albini, les délires de Bob Weston, l’invraisemblable jeu sec et inimitable de Todd Trainer, le démontage final de la batterie… hail to the kings.
A ce stade, la masse hipsteria se rue évidemment en direction des fatigants Arcade Fire, transformant le site en un vaste espace nettement plus vivable. Le moment idéal pour aller se faire caresser la moelle par le set suintant de ce diable de Charles Bradley. Je croyais le bonhomme un peu en souffrance sur scène, mais tu parles : ce soir, il est incandescent. De son incroyable voix à son corps tout entier agité par ses chansons, de son groupe de cadors à ses larmes perlées, tout est parfait ce soir. Merci, Monsieur.
Repu, je décide alors de laisser la programmation de la fin de soirée (Disclosure, Metronomy, Jamie XX) à la presse accréditée, qui aura sûrement une analyse extrêmement fine à extraire d’un trio d’une telle fadeur.
DREDI :
Comme hier, ma journée débute à l’Auditorium, où Julia Holter est venue hululer son répertoire pop moderniste. La prestation est d’une beauté un peu froide, mais d’une qualité bien supérieure au rendu sur album. L’adaptation live très réussie d’arrangements pas banals permet en tout cas un très beau concert.
Je ne m’attarderai en revanche pas longtemps devant les improbables Linda Perhacs, qui tentent manifestement de bricoler une contrefaçon de Battles en oubliant en chemin la musicalité la plus élémentaire.
Avant même d’envoyer la sauce, les vieux anglais de Loop gagnent un prix : celui de la plus belle chemise (nouvel onglet) sera de toute évidence remis au chanteur. Mieux encore : leur concert sera à la hauteur de cette chemise. On le sait bien, toutes les reformations ne sont pas de mauvaises idées et qu’elles se fassent ou non pour le pognon, pour nous autres contribuables, seul le résultat compte. Si le son de leurs disques a mal vieilli, sur scène leur rock shoegazing est d’une virulence et d’une aridité indatables. Dans les travées du festival, il se murmure même que cette reformation met à l’aise la branlée à celle des très mous Slowdive.
Encombré d’un plat en sauce, je choisis ensuite le concert en cours sur la scène Ray-Ban pour des raisons essentiellement pratiques : pouvoir poser mon cul durant ce souper nomade. On me glisse dans l’oreillette que Dr John & The Nite Trippers est un groupuscule blues produit par les Black Keys, eh bien, je crois que j’aurais presque pu le deviner. Ce son blues moderne est un poil convenu, plutôt mou, mais la prestation reste tout à fait honorable.
Retour sur la scène ATP. Sharon Von Etten est mignonne, mais elle fait de mauvaises blagues. Deux ans après une boutade hasardeuse sur Barcelone, elle se sent obligée de s’excuser mais continue à faire des vannes étranges. Le plus important reste sa musique, mignonne également, mais qu’on aimerait justement plus étrange. Tout cela est d’un classicisme fort ennuyeux.
Il y a deux ans, Lee Ranaldo venait nous présenter ses premières chansons pop publiées hors-Sonic Youth, déjà avec le fidèle Steve Shelley à la batterie mais sans vraie alchimie de groupe. Un album de Lee Ranaldo & The Dust plus tard, les choses n’ont plus rien à voir et le set de ce soir est une authentique gourmandise 90’s. On savait les compos de très grosse qualité, mais magnifiées de la sorte par la frappe de Shelley et les embardées noisy de Ranaldo, c’est les hautes sphères du meilleur de Sonic Youth qu’on retrouve, haut la main. Finalement, je vis bien mieux que prévu le divorce de Thurston Moore et Kim Gordon.
Slint était surligné sur mon programme parce que Spiderland est un disque incontournable, qu’on ne peut qu’être curieux de redécouvrir sur scène. Mais c’est aussi un disque tellement riche et emblématique qu’il nécessite une interprétation à la hauteur pour ne pas grimacer pendant une heure, voire fondre rapidement en larmes, trahi et violé émotionnellement. Tout comme pour Loop pourtant, le résultat ira au-delà des espérances et c’est une vraie leçon de maîtrise et de musicalité que Slint nous offre. Les musiciens font plus qu’honneur à ce disque fondateur (sans le savoir), ils lui redonnent vie de la plus belle des manières : avec un son noisy mais mordant, précis mais bourdonnant. La grande, grande classe.
Malgré la fatigue, je laisse enfin le bénéfice du doute aux norvégiens de Kverlertak, coupables de disques assez pénibles ; mon naturel revient au galop et je sens que seule une petite branlée noise-core à l’ancienne pourrait me faire sortir de ma torpeur de fin de soirée. Las, je me crispe vite devant ces relents punk-métal de vikings avinés, aussi décide-je d’en rester là. Au loin, les déçus des toujours très chiants The National affluent vers le set assez cheap de Darkside ; et ce n’est pas !!!, Factory Floor, Jagwar Ma, ou Jesu qui me détourneront du seul objectif réellement attractif à ce stade : mon plumard.
SADI :
Dans ce festival à la population hyper lookée, même saturé de ce qu’il faut bien appeler des hipsters, le public de Jonathan Wilson est réjouissant : la petite troupe amassée au pied de la scène Heineken cultive un non-look délicieusement plouc. Tous les sacs à dos, dreadlocks, bermudas, cheveux longs et autres articles Decathlon semblent réunis pour faire contrepoids à la matrice de barbes impeccablement taillées, jeans slim à bretelles, robes-rideau-de-douche, chemises à carreaux et tote-bags Rough Trade recouvrant le reste du site. Et malgré son très bon album de daron sorti l’an dernier, force est de constater que Jonathan Wilson sonne lui aussi assez plouc. C’est mou, un peu trop relâché et finalement frustrant, parce que le garçon et son groupe sont capables de quelques fulgurances instrumentales réjouissantes lorsqu’ils veulent bien s’en donner la peine.
Nous sommes en 2014, et Television vient nous jouer Marquee Moon en entier. Est-ce bien raisonnable ? Tout comme Spiderland, on parle là d’un disque ridiculement culte. On veut voir ce que ça donne en live, parce qu’on aime se faire mal : on sait qu’il y a 99% de chances pour que ça craigne, mais on y va quand même. Et oh boy, ce fut bref : See No Evil, ralentie, sonne très mal, chaque membre du groupe semblant s’être méticuleusement enfoncé un balai dans le derche. Il en va de même du début de Venus, alors j’opère un repli en catastrophe sur Superchunk, seule alternative valable à ce moment de fuite pour un avenir meilleur.
Et les Superchunk, eux, ont assuré. Dans leur style slacker-punk habituel, voilà un groupe au répertoire solide, qui joue avec passion et énergie. Ils sont même plutôt drôles, et personne ne crache sur une bonne blague de rockeur grisonnant, pas vrai ?
S’en suit un grand zapping, ce que je redoute toujours sur les grands festivals : plein de bonnes choses se chevauchent mais aucune n’accroche réellement, alors on papillonne. Earl Sweatshirt laisse son DJ se charger de l’introduction, ridicule, et la suite ne convainc pas beaucoup plus. Le répertoire est bon, on le sait bien, mais ce live ne rime pas à grand chose.
De Godspeed You! Black Emperor, je n’aime réellement que le dernier album (nouvel onglet). Alors, les ayant suffisamment vus ces deux dernières années, je me contenterai des vingt très bonnes minutes de Mladic.
En date unique européenne, The Dismemberment Plan assure ensuite un set plein d’enthousiasme et de dérision. Le seul problème vient du répertoire : si les titres de Emergency & I sont tous de juteuses friandises rescapées d’une époque compliquée (la fin de 90’s), ceux du nouvel album se montrent globalement assez embarrassants. Dommage, seul un petit parterre restera attentif devant ce concert, pendant que la foule va et vient de l’énorme attroupement formé devant l’inexplicablement mauvais et laid Conan Mockasin.
Le gros bouchon formé devant la petite scène Vice pour Mockasin est d’ailleurs toujours là pour Cloud Nothings, rendant l’appréciation du concert impossible et l’entêtement inutile. Il y a comme un bug dans la matrice, quand un groupe de gamins gueulard se retrouve devant ce genre de foules, alors que leur seul endroit où cette musique peut s’épanouir est une petite surface close aromatisée à la bière bon marché et l’aisselle ruisselante.
Dans ma fuite, je fais étape devant Seun Kuti & Egypt 80. Problème : le garçon trimballe un égo un peu désagréable, et un afrobeat assez paresseux. On est loin des miracles de papa.
Comme souvent, c’est d’abord Trent Reznor qui sauvera ma soirée. Je ne verrai que la première moitié du set de Nine Inch Nails, mais elle était, comme à chaque fois que j’ai pu les voir, fantastique. Reznor parvient à nous secouer sur scène avec de récents titres pas franchement passionnants sur disque (Me, I’m Not, Copy Of A), et à réarranger magnifiquement des vieilleries un peu défraichies (Sanctified). Affolé par d'exceptionnelles version de The Day the World Went Away, Reptile, March of the Pigs et The Frail / The Wretched, je pouvais sereinement dériver vers la scène ATP, où Mogwai entamait un set doté d'un son d’une puissance et d’une clarté impressionnantes.
Après quelques albums dispensables durant la décennie précédente, je me suis réconcilié avec Mogwai ces dernières années, et ces bougres me le rendent bien. Dans la lignée de leur concert de la Route du Rock 2011, ce set sera varié, localement très bruyant et toujours magnifiquement interprété et construit. Une vraie leçon de musique, bien au-delà du post-rock, et un bon moyen de clore cette édition du Primavera puisque les derniers titres de Ty Segall, aperçus la tête un peu ailleurs, resteront anecdotiques.
On revoit de toute façon le garçon ce week-end, du côté de la Villette Sonique (nouvel onglet) et accompagné des géniaux Man Or Astro-Man?. Tu le sais bien : fin mai/début juin, c’est pas la pire période de l’année, pour les amateurs de rock d’esthètes.

Brasser la merde
8 commentaires
Pud Dion
Cloud Nothings sous chapiteau à 3h du mat en combo bière et transpi = fin de festival au top
Chinasky
"le set insipide de Future Islands, que tout le monde n’est manifestement venu voir que pour entendre Seasons (Waiting On You) " euhhhh ....apparemment il y en a qui ne connaissent pas encore "Vireo's Eye " : www.youtube.com/watch?v=oECMdFpMp-c
Mattooh
Ma remarque ne faisait que relayer la réaction de la foule, qui ne s'est exclamée que sur Seasons. Mais t'as pas plutôt des liens d'un bon groupe, à poster?
Chinasky
sympa...décidemment vous savez recevoir ici. Bref je persiste et signe : entendre "Vireo's Eye" en concert fait parti des meilleurs moments "live" que j'ai vécu ces dernières années.
Mattooh
"Décidément"? Bichette. Ne prends pas pour toi le fait que je trouve ce groupe lamentable.
Guismo
Merci pour ce CR! J'y étais et sur certains concerts, je suis forcément pas du tout du même avis.
Sinon on se retrouve sur Colin Stateson, Follakzoid, Midlake,....
Et pour info Linda Prehacs n'était pas là. Dur de confondre avec John Wizards qui l'a remplacé :-)
Mattooh
Arf, tout occupé à prendre mes jambes à mon cou j'ai pas investigué l'identité de ce groupe improbable qu'est, donc, John Wizards. Sur quels concerts, ton avis diverge?
bharno
S je peux me permettre (mais oui je peux), l'acmé aura été atteinte avec ces Catalans de Za! , sorte de Lightning Bolt love avec du jazz dedans, furieux et joyeux, style d'ovni qu'on découvrait à Dour au bon vieux temps.
la suite, depuis 2026