chronique · 11 mai 2013 · Autre
Colin Stetson
New History Warfares Vol.3 : To See More Light
Notre sujet du jour a beau avoir le patronyme du parfait héros de western spaghetti, il n'a en fait rien à voir avec le far-west... Il faudra chercher au tréfonds des océans, dans un temps révolu et ancien désormais englouti, pour comprendre de quoi il retourne.
par Booboow
Colin Stetson (nouvel onglet) vient du Michigan (et non pas d'Alaska) et réside à Montréal (siège de son label : Constellation (nouvel onglet)). Il est loin d'être un marin d'eau douce dans la pratique de divers instruments à vent (Saxophones Basse, Alto et Tenor, clarinettes etc...) et impressionne par une technique abyssale du souffle continu (nouvel onglet). Cette pratique assez peu usitée, fait de lui un musicien de scène et de studio infiniment couru. On a en effet pu le voir sur scène ou l'entendre sur disque aux côtés de Bon Iver, Arcade Fire, Tom Waits, Timber Timbre et autres The national... Cette notoriété, notre souffleur la doit à la sortie de son second album (New History Warfare Vol. 2: Judges) chez Constellation, qui lui a permis de brasser un public bien plus large. En effet, son style, aussi indéfinissable soit-il, peut faire tanguer aussi bien les aficionados de jazz que de drone, de métal ou encore de musiques minimales et contemporaines.
Notre loup de mer revient avec le troisième volet de ses New History Warfare (intitulé To see more light) au moment où une Atlantide brésilienne aurait été découverte par des géologues... Ce nouvel album sonne en effet telle une entité subaquatique oubliée depuis une éternité. Comme si les murmures d'une civilisation entière rendue au rang d'épave échouée au plus profond des océans, effacés de l'histoire suite à un gigantesque raz-de-marée biblique, nous parvenaient enfin des abîmes. Ces plaintes émanant du saxophone de l'exalteur d'écume semblent jaillir d'un rift de volcans sous-marin, par ondulations de bulles souffreteuses explosant à la surface d'une mer d'un calme appelant la tempête. Ces boursouflures volcaniques illuminent des vestiges depuis trop longtemps immergés. Et, comme le capitaine Nemo, nous nous retrouvons ébahis à la vue de ces ruines abîmées d'une ville détruite aux arcs disloqués, colonnes à terre, acropoles défaites, temples abattus et murailles écroulées que Colin ressuscite à nos regards.
Comme pour tous ses précédents enregistrements, il est utile de préciser que la totalité de To See more light est enregistré live, sans les boucles et autres overdubs sous lesquels nous sommes habituellement noyés. Les seuls overdub sont les voix de Justin Vernon (Bon Iver) présent sur 4 des 11 titres de ce mastodonte produit et mixé par Ben Frost, qui, une fois n'est pas coutume, nous permet de capter les moindres détails du jeu houleux et mouvant du sonneur de corne de brume. Ce qui impressionne donc ici, c'est bien la fulgurance pieuvresque de Stetson qui peut simultanément se servir de son instrument comme percussions, produire des envolées free jazz, une pulsation cardiaque, et des larmoiements de Lamentin rappelant les gémissements d'un Thom Yorke (sur 6 titres mais plus particulièrement sur Amongst the Sef.) Ses mélodieuses plaintes pleines d'échos suffissent amplement à remplir un espace que Justin Vernon essaie de s'approprier. Et contre toute attente, il y parvient de bien des manières en rendant cet album moins abrupt par son chant harmonieux sur l'introductif And in truth, ses hurlements industriels (!!!) sur la bien nommée Brute, en accompagnant angéliquement les geignements de Colin sur Who the waves are roaring for (hunted II) ou sur la sublime reprise du classique gospel de Washington Phillips : What are they doing in heaven today?
Mais bon, le plus intéressant sur cet album n'est pas la voix mais ce souffle qui nous harponne dès la première écoute et nous mets dans la peau de Moby Dick, suivant le rythme cardiaque du grand cétacé chasseur puis chassé sur Hunted. Dans la seconde partie (Hunted II), on nous demande pour qui les vagues hurlent-elles ? Peut-être simplement pour tous les sombres héros de la mer ; ces matelots ou Atlantes perdus, naufragés ou submergés dans la grande bleue. Si on ne peut en être sûr, on sait par contre parfaitement qui les fait hurler : Poséidon/Stetson. To see more light, la pièce maîtresse de cet album, est une longue remontée (15 minutes d'apnée) des plus lointaines profondeurs obscures, là où repose l'Atlantide. On tente de rejoindre la surface, porté par le courant tourbillonnant des volutes de saxophone, émerveillé par de mystérieuses bestioles fluorescentes apparaissant sous nos yeux au milieu des décombres d'aqueducs et autres vestiges. Tandis que ces drôles de mollusques sans nom deviennent plus menaçants, on galère pour quitter les grandes pressions et se diriger vers la lumière lointaine.
L'Atlantide, loin sous nos pieds, retourne à la noirceur des entrailles de son gouffre dans un déferlement continu. Colin, lui, continue de s’élever et nous propulse loin au-dessus de l'horizon (High above a grey green sea).
Chez SWQW on veille au grain pour vous. Par ces houles, ressacs et roulis incessamment changeants, cet album aquatique se transforme rapidement en une tempête du siècle, découvrant des territoires inconnus et majestueux.






Brasser la merde