
chronique · 11 novembre 2012 · Rock / Folk
Soundgarden
King Animal
Le grunge. C’est pas fini, ces conneries ? Le terme même est surtout un amalgame médiatique, pratique pour empaqueter un ensemble de groupes musicalement hétéroclite exhibant chemises à carreaux laides et longs cheveux gras. Apparus au même endroit au même moment, Nirvana, Pearl Jam, Soundgarden et Alice In Chains pratiquent certes tous un rock sale et heavy en guenilles, mais après, chacun son péché mignon.
par Mattooh
Les raisons de mépriser ce Big 4 de Seattle sont nombreuses, à commencer par une certaine propension à l’étalage public d’un spleen pas toujours finement mis en musique (des refrains un peu trop appuyés, quelques soli malheureux, les inévitables ballades lacrymales, et vas-y que je te raconte ma dernière OD). Et pour ces quatre grands gagnants, combien de Mudhoney, de Screaming Trees, de Tad, de Paw, de Gruntruck, ou de Truly restés à l’écart du succès et des réseaux de distribution de masse d’héroïne? Ah t’aimes ça, les losers pouilleux, hein. Mais quand portera-t-on devant la CPI ces quadragénaires de la côte Ouest pour leur accablante responsabilité dans l’apparition de tous les Creed, Nickelback, et Our Lady Peace de la Terre?
Pour certains scolopendres sans vergogne, Soundgarden (nouvel onglet) est d’ailleurs un groupe de hair-métalleux de seconde zone ayant pollué les ondes FM avec un unique tube (nouvel onglet) ; des suiveurs, en somme. Grossière méprise. Ligaturons ces infiltrations calomnieuses par les faits : le groupe fait partie des précurseurs du son de Seattle (avec Green River ou Mother Love Bone), et ce dès 1987 avec son EP Screaming Life. C’est en outre bien Kurt Cobain qui admirait Chris Cornell et décida de lui emboiter le pas, et non l’inverse. Dès leurs premiers riffs trempés dans le métal à chaud, les Soundgarden empruntaient leur sauvagerie au punk et au hardcore de Black Flag, et non aux geigneuses en peaux de bête du heavy-metal des années 80 - qu’ils railleraient d’ailleurs en 1991 via le fameux Jesus Christ Pose (nouvel onglet) sur Badmotorfinger, leur grandiose troisième album. Puis avec le temps, la musique de Soundgarden s’est parée d’une lourdeur chipée chez Black Sabbath, pour évoluer jusqu’en 1996 sur un rock hyper foisonnant techniquement toujours relevé d’une pointe de lyrisme chevelu, école Led Zeppelin.
Tu suis ? Sinon c’est la pagaille.
Il faut être clair : avant 2012, Soundgarden n’a JAMAIS enregistré une mauvaise chanson, hormis peut-être Black Hole Sun – mais c’est typiquement le genre de remarque que je fais pour le principe. Alors forcément, une reformation et un nouvel album 16 ans après une séparation dans l’amertume, ça sent le mauvais plan de depuis notre côté de l’Atlantique.
Oh, j’ai tremblé. Déjà à l’annonce des premiers concerts, où je craignais pour la voix de Chris Cornell, qui a perdu l’habitude de se faire malmener même s’ils cachetonnait ces dernières années en rejouant les vieilleries du groupe. Résultat : Cornell n’a jamais su foutre le feu à une foule, et ça n’a pas changé, mais il assure, le bellâtre (nouvel onglet).
A l’écoute du premier titre issu de la reformation (nouvel onglet), ensuite. Une petite flaque de rock FM au refrain tellement téléphoné que t’en as déjà cauchemardé y’a 10 ans. Tout cela pour figurer sur la BO d’un gros nanard ricain, c’est-à-dire la rente d’une bonne partie des groupes post-grunge des années 2000. Mes oreilles pleurent, mon cœur se vide carrément de son sang. Fallait pas, vraiment.
Pense au passé récent de ces messieurs : Chris Cornell sort d’une longue agonie qui l’a vu, d’album solo correct en mauvaise blague produite par Timbaland (!) en passant par Audioslave (supergroupe monté avec les ex-Rage Against The Machine qui alternait balades pénibles et pavés un poil lourdauds) devenir la risée des rockeurs US chevelus. Matt Cameron, lui, est occupé à plein temps derrière la batterie de leurs potes de Pearl Jam depuis plus de 10 ans. Poste qu’il occupe avec brio, mais qui pourrait légèrement lui couper les jambes. Ben Shepherd et Kim Thayil n’ont à peu près eu aucune activité connue depuis 10 ans, si ce n’est se laisser pousser les bourrelets (nouvel onglet), fumer de la weed sur des canapés et faire des featurings sous-mixés chez des fumistes notoires, genre Sunn0))). On ne peut donc pas dire qu’ils ne s’en sortent pas honorablement : quand on ne fait rien, on ne fait pas mal.
Comment se remet-on d’une telle gabegie? En allant enregistrer un nouvel album sans bullshit et en se peignant à nouveau, tiens. King Animal est donc là, enfin.
Ben merde.
Been Away Too Long et Non-State Actor balaient les doutes d’entrée. Soundgarden flamboie, le savoir-faire instrumental semble retrouvé et même le son des guitares est intact. On retrouve avec plaisir ces petites moulinettes de bas du manche, en filigrane de lourds couplets syncopés (A Thousand Days Before, Been Away Too Long). Les riffs complexes de Thayil aussi, alternativement heavy, tordus, ou psychédéliques (By Crooked Steps). Petit regret, les inclusions de guitares acoustiques sont moins heureuses que sur Down On The Upside ; non que le tout devienne plus agressif, juste que les 6 cordes restent branchées la plupart du temps, jusqu'à en faire parfois un peu trop (le solo en shred hors-sujet de Rowing). Les petits sursauts punk ne sont plus nombreux non plus : tant mieux, ce n’est pas ce qui est le plus inspiré sur ce disque (Attrition, qui sonne un peu adult-rock plan-plan à la Pearl Jam des mauvais jours). Au rayon rythmique, c’est comme d’habitude le grand luxe. Matt Cameron a indéniablement apporté quelque chose à Pearl Jam durant la dernière décennie, mais le retrouver avec plus de latitude dans ses œuvres laisse entendre qu’il ne doit pas bouder son retour au bercail : ce batteur s’éclate, c’est l’évidence (A Thousand Days Before, Attrition).
Bon, on ne va pas se mentir, ces chansons n’ont pas toutes le panache de leur illustres prédécesseurs. Chris Cornell tente évidemment de pousser des coudes pour simplifier les choses (Halfway There), heureusement il se fait vite remettre en place (Eyelids Mouth). Il y a aussi quelques refrains cagneux qui font tiquer (Worse Dreams, Black Saturday), mais les gars tiennent plutôt bien la baraque. Maintenant qu’ils tiennent leur retour, ils vont quand même pas laisser le grand frisé tout faire foirer, nan ?
Quelques coups de sang et effets numériques bien placés font diversion, mais la voix de Cornell a bien perdu de sa hargne dans les aigus. L’écoute parallèle de l’inédit Black Rain, paru l’an dernier mais datant des sessions de Badmotorfinger, rappelle qu’une musique aussi physique évolue nécessairement avec l’âge de ses géniteurs. Aussi y a-t-il des raisons de se réjouir d’un rock si sophistiqué en ces temps de minimalisme roi. Les refrains perdent en impact ce que les instrus gagnent en richesse : ça s’appelle la maturité, kiddo. Ok, ça fait pas rêver, mais même Led Zeppelin et Black Sabbath en furent rendus là après avoir épuisé leurs réserves de hargne adolescente. Fais donc pas trop le puriste. D’autant qu’on est dispensés du piège classique : la balade foireuse qui cherche du groin l’approbation des ménagères. Nos barbus ne mangent pas de ce pain-là ; c’est fini, MTV.
Contre toute attente, cet album, sans être tonitruant, est bon et pertinent. L’honneur est sauf, et il est étonnant de constater à quel point le résultat final est proche des déclarations de nos quinquagénaires ces derniers mois ; on pouvait largement en douter mais oui, cet album reprend les choses là où le foisonnant mais sous-estimé Down On The Upside les avait laissées 16 ans plus tôt ; et non, cet album ne les voit pas renoncer à leur heaviness et leurs tempi bizarres. Ecoutez-voir Blood On The Valley Floor : on n’a pas entendu ces signatures rythmiques depuis 1996 - certifié devant huissier.
Finalement, ce retour fait du bien à tout le monde : aux trentenaires désabusés, qui se rendent compte qu’on peut encore faire du heavy-rock intéressant en 2012 et qu’il vaut mieux compter sur les vieux barbus que sur les jeunes cons, trop occupés à se lisser la mèche et trouver des synthés vintage. A Ben Shepherd et Kim Thayil ensuite, qui vont pouvoir se retrouver des logements. Et Chris Cornell pour finir, qui va à nouveau oser avouer à sa mère ce qu’il fait de ses journées. Sa voix sonne plus comme en 96 que comme sur n’importe quelle chanson d’Audioslave, où le garçon avait tendance à s’enrouer ; c’est bien le signe qu’il était temps de rentrer à la maison.
En 2012 l’Amerique réélit Obama, ok, c’est cool. Mais ce qui est encore plus cool, c’est qu’on a un bon nouvel album de Soundgarden.






Brasser la merde
3 commentaires
Greg
Les vieux barbus quoi http://bit.ly/PNkZ6n
zaaaab
putain "attrition" c'est quoi cette daube! et halway there aussi d'ailleurs même pas digne d’être sur le premier solo de Cornell (pourtant le seul écoutable) sinon c'est plutôt cool, même s'il se rapproche plus de down on the upside (que j'ai jamais trop aimé) que de superunknown on oublie complètement badmotorfinger ou louder than love!ça manque carrément de down tempo et c'est quand même bien dommage mais bon je vais quand même pas trop bouder mon plaisir
Funky
Et ben il est pas mal du tout cet album. J'ai même entendu des bongos, des congas, ou je ne sais plus quel autre instrument ethnique.
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